ART | EXPO

Fox P2

07 Sep - 12 Oct 2013
Vernissage le 07 Sep 2013

Fox P2 est le nom d’une protéine que l’on désigne comme le «gène du langage». L’œuvre d’Eric Duyckaerts, quant à elle, est faite d’entrelacements du discours, et a fait de la parole l’un de ses enjeux vitaux, interrogeant également les rapports entre art et science, notamment dans leur capacité à représenter sous diverses formes l’ADN.

Eric Duyckaerts
Fox P2

Le «gène du langage» tel est l’autre nom donné à quatre lettres et un chiffre: Fox P2. Il apparaît comme une évidence, qu’Eric Duyckaerts s’approprie cette chose singulière. En effet, si comme le rappelle Émile Benveniste: «le langage ne sert pas à communiquer» mais bien plutôt «à vivre», que dire alors d’une œuvre dont l’artiste à fait précisément des glissements, des reprises et des entrelacements du discours et de la parole l’un de ses enjeux vitaux?

Pastel, gouache, aquarelle sur modèles de protéines
Les serpentins, les tortillons, les bâtonnets, les couleurs vives ou pastel — tout cela se retrouve dans les représentations «3D» de protéines et de toutes sortes de molécules du vivant. À en croire les auteurs spécialisés dans ces représentations «3D», les calculs qui permettent de modéliser les molécules de cette façon ne sont pas très compliqués mais tellement nombreux que seul l’ordinateur les rend possibles. Plusieurs logiciels spécialisés le font efficacement — PyMol est l’un des plus utilisés.

Devant ces exploits, le profane est perplexe: quel est le statut de ces images? L’impression qui domine est celle d’une finalité pédagogique: «Regarde, c’est comme ça, la protéine Fox P2. Sauras-tu identifier dans cette belle image les segments d’ADN capturés par l’ARN messager? À toi de jouer!»

Évidemment pas. Comme ces images sont le résultat d’un long cheminement de la recherche, on imagine plus aisément qu’elles sont destinées à des présentations Power Point de chercheurs déjà aguerris. Devant un auditoire consentant à ces images.

En outre, il est difficile de voir dans celles-ci des représentations au sens figuratif ou photographique du terme. Ce sont des synthèses intellectuelles et convenues entre chercheurs, dans un but de commodité. Un peu comme les schémas de liaisons chimiques, conventionnels et commodes.

Seulement, voilà: les schémas de liaisons chimiques sont moins jolis. En outre, ils me semblent moins lisibles en «3D» (des boules de billard enfoncées dans tous les sens). Avec nos protéines, on pense au carnaval, aux tagliatelles multicolores des boutiques pour touristes, aux affiches et au tableaux de Jules Chéret, aux jouets bon marché des fêtes foraines, aux reliures en plastique qu’on vous propose dans les magasins de reprographie, aux enseignes traditionnelles des barber shops, que sais-je encore. Sur les serpentins de protéines, on comprend qu’il y a des reflets de néon, les ombres portées de filaments entortillés, et que les creux sont ombrés. En réalité, il ne doit pas y avoir autant de lumière et de couleur là où se logent ces protéines. Je crois que chez Fox P2, par exemple, il fait tout noir.

Bref, la question: est-ce que c’est de l’Art? se pose à nouveau. Traditionnellement, les avant-gardes étaient mises en demeure d’y répondre. Aujourd’hui, toute une production d’images scientifiques est devant la même interrogation. Les auteurs de ces images répondent généralement par l’affirmative. Les revues spécialisées leur donnent raison (une illustration sous-titrée Représentation artistique est monnaie courante). Dans la dernière partie de ma vidéo Fox P2, j’évoque Jean-François Colonna, un créateur hors pair d’images mathématiques et / ou issues des mathématiques. Sa réflexion sur ces questions est du plus haut intérêt. Il est regrettable que les auteurs qui font de l’art la priorité de leurs études ne s’intéressent pas plus aux réflexions sur l’art des scientifiques «purs et durs».

Pour ma part, je viens d’une tradition qui tient pour consommé de longue date le divorce entre Art et Science. Un point m’accroche cependant chez les scientifiques «purs et durs», c’est que quand une représentation n’a pas l’exactitude de celles qu’ils tirent de leurs instruments, ils l’appellent artistique. Définition en creux de l’artistique. Il me semble que pour les mathématiciens, la question est réglée par Jean-François Colonna. Mais les biologistes, les cosmologistes, les spécialistes de la science de la Terre, et tant d’autres adhèrent à la définition de l’artistique en creux.

Eric Duyckaerts, Août 2013