DESIGN | CRITIQUE

Fit

PMarine Drouin
@23 Mai 2008

Peter Marigold compose des meubles modulaires et géométriques très simples en bois naturel dont le développement dans l’espace n’en reste pas moins chaotique, en équilibre précaire. Yael Mer et Shay Alkalay du Raw-Edges Design Studio proposent des fauteuils réalisés sur le modèle de l’industrie de l’habillement : une fois formé et plié, un revêtement fidèle à vos mensurations est rempli de mousse polyuréthane expansé. Un design de performance.

Peter Marigold ainsi que Yael Mer et Shay Alkalay, du Raw-Edges Design Studio, sont aujourd’hui réunis par la Fat Galerie sous le terme Fit, qui accorde un instant à l’art du design la manière vestimentaire ou cosmétique d’ajuster au corps de l’usager des dimensions appropriées. Qu’est-ce qui fait la juste proportion d’un objet ? Quelle est la tension qui vient se loger entre cet idéal et le volume réellement engendré ? Il semble qu’elle soit comparable au jeu qui existe entre notre peau et celle que forment nos vêtements. Cette approximation est transposée au rapport entre l’architecture et l’objet chez Peter Marigold, entre l’objet et l’usager pour le Raw-Edges Design Studio.

Le premier nous livre les étapes d’une recherche expérimentale à l’échelle de son atelier, selon les deux logiques suivantes.
L’une est que, suite à l’éclatement de toute chose, ses fragments forment un total de 360 degrés. Peter Marigold entreprend donc de diviser des rondeaux de bois en quatre parts qui forment les angles d’étagères. Agencées au mur, elles composent l’ensemble inachevé Split Box Shelves, qui approche une forme circulaire sans jamais en atteindre la perfection. Il en résulte une disposition fractale à mi-chemin entre la logique géométrique, anguleuse, et l’évolution tentaculaire, giratoire. Fit suggère donc d’habiter l’architecture au moyen de l’objet, qui trouve à se loger dans les dimensions de son espace, à la manière de Make Shift, ensemble d’étagères en équilibre les unes contre les autres entre deux parois de l’escalier de la galerie.

Dans un second temps, le designer utilise les branches de bois au service d’un mobilier vertical dont les quatre angles sont déterminés par la même scission hasardeuse. Le premier fut baptisé Flauna : il conjugue à la flore l’allure animale de la faune. La nature garantit au créateur la singularité de chacune de ses pièces humanoïdes : elles apparaissent avec une certaine nonchalance, entre silhouettes chaloupées, équilibres précaires et accumulation insouciante. Cette personnification naît de la multiplicité de ces meubles, qui tendent au nombre non par duplication du même, mais par une infinie variation comparable au génome humain.

Si aujourd’hui, certaines étagères sont éditées, la Fat Galerie a tenu à en présenter le tâtonnement progressif, l’étude manuelle qui illustre d’autant mieux ce précepte : « je pense que créer des objets parfaitement finis mais sans aucune substance est un crime ». Référence troublante à la terminologie de Jean Baudrillard décrivant le « crime parfait » comme celui perpétré contre « l’illusion du monde », « son incertitude radicale». La tension des meubles de Peter Marigold, entre une structure et le comportement naturel de son matériau brut, travaille à ne pas les « exterminer » (les priver de leur fin propre, en évincer la dualité par l’identification).

Les fauteuils du Raw-Edges Design Studio ont la même sensualité née de l’économie du superflu, à la faveur d’un geste simple mais paradoxal. Ils gagnent leur caractère utile au moment où ils manifestent la singularité de leur confection. Le fauteuil est d’abord une surface en deux dimensions relative aux mensurations de l’usager. Pour être utilisée, cette forme pliée doit être remplie de polyuréthane expansé. Alors le revêtement devient moule, et qui plus est solidaire du volume engendré. Cette réalisation, performative, garantit le caractère unique de chacun, tout simplement parce que son moule ne pourra servir à en créer d’identique. Personnalisés par des « coupes » et des « coloris », les Tailored Stools sont faits de papier peints aux motifs variés, pour encore évoquer notre environnement bâti par le détour du vêtement.

De même que Peter Marigold expérimente une production de mobilier au sens propre du terme, faite de l’improvisation et de l’adaptabilité liée au nomadisme, le Raw-Edges Design Studio suppose, hors de toute architecture entendue comme une boîte, que ce qui rend l’objet utile est le geste de donner contenance à une enveloppe, à un habit : littéralement habiter le monde. Ni tout à fait corps, ni tout à fait meubles, les Tailored Stools rappellent un défilé performé du couturier Issey Miyake qui mimait une situation d’exode, les mannequins revêtissant peu à peu des pièces de mobiliers telle une table se télescopant en robe, ou un siège se repliant en valise pour les besoins de l’urgence.

Donner une vie propre aux biens matériels pour mieux apprendre à s’en détacher, tel est un des sens que l’on peut accorder à ces deux ensembles modulaires qui valent plus que la somme de leurs parties : l’occupation d’un territoire et la possibilité d’un départ.

— Peter Marigold, Split Box Shelves,
— Peter Marigold, Flauna, 2007. Branches d’arbre, rondins de bois et cagettes de primeurs. 70 x 150 cm
— Peter Marigold, Octave
— Peter Marigold, Boxlegs
— Peter Marigold, Tilt
— Peter Marigold, Enfants
— Peter Marigold, Make Shift
— Peter Marigold, Displaced Face
— Raw-Edges Studio Design, Tailored Stools (1-7)

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