ART | CRITIQUE

Feux de détresse

PPaul Brannac
@22 Jan 2009

Derrière le frais pseudonyme de Claire Fontaine en référence aux cahiers du même nom, un collectif d’artistes parisiens fondé en 2004, revendiqués «artistes ready-made». Au fond de la cour, derrière la galerie Chantal Crousel, à moins de deux étages de la fondation François Mitterrand, Claire Fontaine s’engage et allume les néons : Feux de détresse, crie l’alarme.

Pourquoi Claire Fontaine crie ? Parce que la situation est grave, le constat terrible : d’abord le monde du travail enferme, après, mais c’est lié, la prison est sortie de ses murs, alors la prison et le travail sont les deux faces d’une même «machine punitive», pour punir qui? Ceux qui refusent «la logique économique et salariale au sens large» (extraits du communiqué de presse).

Maurice Blanchot en a énoncé les termes: «Sans la prison, nous saurions que nous sommes tous déjà en prison», Michel Foucault en a tiré les enseignements dans Surveiller et Punir, aussi, Claire Fontaine, qui ne les cite pas, s’engage-t-il à leur suite.

Sur le perron, au lieu de la marquise un néon rouge dit en clignotant : «Please God Make Tomorrow Better» (s’il te plaît Dieu, rends demain meilleur), œuvre qui reprend «un aveu d’impuissance politique générique et anonyme», notre mea culpa commun en somme.

A l’intérieur, un second néon blanc et autrement monumental s’allume à notre passage et décrit un pathétique: «Please Come Back» (s’il te plaît, reviens). Qui ? Dieu ? Moi ? Le consommateur s’enfuyant du supermarché ? L’être aimé ? On ne sait, mais chacun est libre d’imaginer qui l’enseigne supplie de revenir car : «Toute interprétation des oeuvres citées ci-dessus reste subjective, les artistes ne sont aucunement propriétaires du sens de leur travail».

Autant l’œuvre reste la propriété des artistes anonymes, nul ne peut, par exemple, s’enfuir de la galerie avec un bout de néon sous le bras sans s’exposer à des poursuites judiciaires pour atteinte à la propriété privée, autant le sens, lui, on peut partir avec, c’est gratuit, le communiqué de presse ne fait que libérer les journalistes.

Au sol de la grande salle, des balles de tennis éventrées. Non l’acte d’un maniaque anti-raquette, mais la transposition du moyen commun pour les familles de détenus de faire parvenir de menus objets au-dessus des gardiens et des murs de nos prisons. Dans une salle adjacente, un ready-made de mugs emplis de stylos «inspiré par le micro-fascisme rampant dans les bureaux et les lieux de travail». Le «micro-fascisme», par opposition au «gros-facho», est une sorte de petit fascisme assez répandu dans le milieu bureautique mais peu détectable faute de ready-made adéquat en ce qu’il rampe.

Enfin une œuvre gracieuse quand on en connaît l’origine : un bras en latex ceint d’une montre Rolex, lequel bras — sans la montre! — sert ordinairement à la réalisation de fist-fucking. «Ce geste plastique» (pourquoi pas) est «un portrait de la vie mutilée», qu’est notre vie mais également le sous-titre d’un des essais de Theodor Adorno : Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée.

Plusieurs autres œuvres participent de cette dénonciation de notre monde-système capitaliste, brocardant d’un même trait indigné les maximes sarkozystes, les arrestations arbitraires, la quête d’un bonheur artificiel, ou encore le caractère aliénant du travail moderne au moyen de deux intéressantes fontaines à eau distribuant à l’envi whisky ou vodka.

C’est donc tout l’appareil de la domination dont nous sommes les mous rouages qui passe ici au fil de ce vaste pamphlet plastique (qui est peut-être — peut-être, ce serait bien —, une plaisanterie collective).

Après cela toutefois, on ne pourra plus dire sans rougir que l’art subversif parisien est moribond; il est mort. D’aucuns ont pu dire qu’un artiste s’engage faute de talent; mais c’est omettre qu’il y gagne un frisson.

Le visiteur aussi à la vérité une fois frissonne, lorsqu’il s’arrête, passablement intrigué, dans la salle de projection. Sur le mur, une vidéo en plan fixe et très rapproché, plan séquence de quelques minutes de l’opération complète de tatouage de six chiffres sur un avant-bras anonyme : 126 419; les dialogues ne sont pas traduits. On sait que cette opération fut réalisée sur la plupart des déportés d’Auschwitz-Birkenau.

Que signifie cette réactualisation ? Pourquoi ce chiffre ? Qui demande et obtient un tel tatouage ? On ne sait. Le communiqué ne mentionne pas cette œuvre. Si le message politique est ici de décrire notre condition moderne comme celle de déportés volontaires, s’il s’agit de montrer que nous choisissons de marquer notre corps du sceau de nos prisons, si enfin, l’auteur de cette vidéo a trouvé approprié de choisir le sceau de la pire des prisons que l’homme ait jamais créée pour illustrer sa brillante idée d’artiste engagé, si c’est là le sens de ce procédé, alors il est puéril, et dangereux en sa puérilité même.

Claire Fontaine :
126419, 2008. Projection vidéo et son. 7 min 49
Untitled, (tennis ball sculpture), 2008. 80 balles de tennis remplis avec divers objets. Dimensions variables. Version I
Please come back (K.Font), 2008. Tubes blancs fluorescents. 300 x 200 x 14000 cm
Untitled, 2008. Latex, Rolex avec cadran Pepsi-Cola, socle. Dimensions variables
Untitled S.A.D. (Seasonal Adjustment Disorder), 2008. 15 lampes tristes Diamand, 10 rangement Ikea, miroir en plexiglas. Dimensions variables
Je hais les matins brickbat, 2007. Briques et fragments de briques, impression numérique et CD-Rom. 22,5 x 14 x 5,8 cm