ART | CRITIQUE

Faux Amis

PMuriel Denet
@26 Oct 2010

Une vidéothèque éphémère s’est installée au Jeu de Paume. L’accès en est libre et gratuit. En projection continue, ou en consultation par menu sur des écrans individuels, la programmation est axée sur l’histoire et la réalité contemporaine.

Une vidéothèque éphémère s’est installée au Jeu de Paume. L’accès en est libre et gratuit. En projection continue, ou en consultation par menu sur des écrans individuels, la programmation est axée sur l’histoire et la réalité contemporaine. Le dispositif n’est donc pas celui d’une exposition. Il se pose en une alternative à un mode de diffusion conventionnel (télévision ou internet), pour offrir une occasion de rencontre avec ces Faux amis: le titre de la collection ainsi rassemblée fait référence à l’ambiguïté de genre de ces vidéos, qui se confrontent au réel sur des modes oscillant entre documentaire et fiction.

La forme de l’interview est la plus commune. Ainsi la mère d’Anri Sala, fortement ébranlée par les images d’archives que lui présente son fils, témoigne avec une humilité émouvante de son engagement de jeunesse et de son idéal communiste, dans l’Albanie d’Enver Hoxha (Intervista).
Florence Lazar sollicite, elle, un gitan de Serbie, qui essaie de montrer le plus explicitement possible combien la langue est un fort facteur identitaire des Tziganes de la région, mais les dialectes sont si nombreux, les situations si complexes, que le tableau finit par se brouiller en un écheveau inextricable (Le Lieu de la langue).
Dans Poupées russes, des prostituées lituaniennes de Belgique témoignent de leur calvaire, avec pudeur et sincérité: le synopsis révèle que ce sont des comédiennes qui disent le texte d’un scénario.

L’image, fixe ou mouvante, fictionnelle ou documentaire, est toujours une construction de réel. Cristina Lucas prend l’icône de la Liberté guidant le peuple pour un arrêt sur image. Elle filme la course des insurgés parisiens de 1830 qui prennent place dans la configuration que l’on connaît du tableau de Delacroix, et imagine la suite: la Liberté tombe, et est sauvagement mise à mort par le peuple (La Liberté raisonnée).
Patricia Esquivas se livre aussi à une réécriture de l’histoire canonique. Sur un mode sobrement didactique, elle établit un jubilatoire parallèle entre le roi d’Espagne Philippe II, grand conquérant s’il en est, et le chanteur de charme Julio Iglesias, qui vainquit l’isolement du règne de Franco, en assurant un rayonnement solaire et international à l’Espagne (Folklore # 2).

L’autre forme récurrente consiste en longs plans fixes doublés d’une voix off. Sally Guttierrez enregistre les conversations de vieilles dames nostalgiques de la République démocratique allemande, et de l’impossibilité d’ennui qui y régnait, alors que sa caméra fixe en gros plan les détails kitsch de l’appartement où se tient le déjeuner, témoignant de l’invasion d’un trop plein d’objets de pacotille (Still Day Lives, Frau K.).
Les plans fixes de Chia Wei Hsu sur les chantiers navals de Hoping Island sont comme élargis par une histoire de crabes phosphorescents que raconte une vieille femme, qui y a longtemps travaillé (The Story of Hoping Island).
Quant à Shang-Lin Wu, lui reste silencieux sur de longs plans montrant une école désaffectée, accrochée aux flancs d’une montagne luxuriante, qui témoigne de l’exode rural de la population taiwanaise (Space of Remembrance 1).

Exercices de mémoire et réunion de famille sont aussi de mise. La famille, palestinienne, de Larissa Sansour est attablée pour déguster un plat traditionnel et raffiné sur une terrasse de Bethléem. La conversation évoque les répercussions de la partition, et du mur de séparation, sur la circulation et la vie quotidienne. Un décalage lumineux se dessine entre les humiliations subies et l’autodérision des protagonistes, portant haut la liberté de la pensée, contre l’occupation physique et mentale (Soup over Bethlehem (Mloukhieh)).
Alors qu’Artur Zmijewski traque les réminiscences de langue polonaise auprès de très vieux Israéliens qui ramènent sur leurs lèvres des comptines enfantines, enfouies par le temps et les tragédies de l’Histoire (Notre carnet de chant).

Le flux incessant et ininterrompu des images, qui fait notre quotidien, est comme inversé dans le journal intime de Benoît Broisat (Diary): clichés de lieux, de proches, de voyages, de vacances, ou de gestes et situations banals défilent à une vitesse telle que seuls des flashes sont perceptibles, bien identifiables tant cette intimité est pétrie de lieux communs. Seule l’image d’un petit écran vidéo que tient ou présente furtivement une main au centre de la déferlante, est stable, et persiste, aussi immuable que les scènes de guerre, tout droit sorties de journaux télévisés, qui y apparaissent.

Mais cette fragmentation multifacette qui tente d’appréhender le monde, ce kaléidoscope de points de vue internationaux sur le monde d’hier et d’aujourd’hui, souffrent de l’absence de vertiges, de lignes de fuite, telles que peuvent en ouvrir les œuvres de Chantal Akerman, Steve McQueen, Valérie Mréjen ou Yael Bartana. Le film de Jean-Charles Hue, Y’a plus d’os, fait exception: une altercation d’une rare violence verbale, dans un campement de gitans passablement éméchés, tourne au drame, ou à la farce, l’indécidabilité du Faux ami provoque ici un effet de sidération qui laisse le spectateur sans réponse, et libre.

— Cristina Lucas, La Liberté raisonnée, 2009, couleur, sonore, 4’46’’, sans dialogues
— Artur Zmijewski, Notre carnet de chant, 2003, couleur, sonore, 14’27’’, vo sous-titrée français et anglais
— Daniel Lê, God Save the King [Que Dieu protège notre roi], 2010, couleur, sonore, 10’32’’, vo sous-titrée français
— Jeremy Deller, Memory Bucket [Seau à mémoire], 2003, couleur, sonore, 22’18’’, vo sous-titrée français
— Patricia Esquivias, Folklore # 2, 2008, couleur, sonore, 13’52’’, vo sous-titrée français
— Martín Sastre, Diana: The Rose Conspiracy [Diana : la conspiration rose], 2005, couleur, sonore, 18’42’’, vo sous-titrée français
— Anri Sala, Intervista [Entretien], 1998, couleur, sonore, 26’15’’, vo sous-titrée français et anglais
— Sally Gutiérrez, Still Day Lives, Frau K. [Pièces de vies, Mme K.], 1995, couleur, sonore, 7’25’’, vo sous-titrée français
— Lars Laumann, Berlinmuren [Le Mur de Berlin], 2008, couleur, sonore, 24’17’’, vo sous-titrée français
— Chia-Wei Hsu, The Story of Hoping Island [L’Histoire de Hoping Island], 2008, couleur, sonore, 12’40’’, vo sous-titrée français et anglais
— Benoît Broisat, Diary [Journal intime], 2010, couleur, sonore, 5’18’’, muet
— Jean-Charles Hue, Y’a plus d’os, 2006, couleur, sonore, 4’47’’, vo
— Ruti Sela et Maayan Amir, Beyond Guilt # 2 [Au delà de la culpabilité # 2], 2004, couleur, sonore, 19’19’’, vo sous-titrée français
— Teresa Serrano, Mia 1-4 [Mienne 1-4], 1995, couleur, sonore, 18’, vo, sans dialogues
— Deimantas Narkevicius, Matrioskos [Poupées russes], 2005, couleur, sonore, 23’47’’, vo sous-titrée français et anglais
— Larissa Sansour, Soup over Bethlehem (Mloukhieh) [Soupe sur Bethlehem (Mloukhieh)], 2006, couleur, sonore, 9’24’’, vo sous-titrée français et anglais
— Florence Lazar, Le Lieu de la langue, 2007, couleur, sonore, 11’22’’, vo sous-titrée français et anglais
— Pavel Braila, Chisinau – City Difficult to Pronounce [Chisinau – Une ville difficile à prononcer], 2010, couleur, sonore, 18’09’’, sans dialogues
— Ming-Yu Lee, Home No t Yet Arrived [Pas encore chez moi], 2010, couleur, sonore, 8’02’’, vo sous-titrée français
— Noëlle Pujol et Andreas Bolm, Alle Kinder bis auf eines [Tous les enfants sauf un], 2008, couleur, sonore, 39’45’’, vo sous-titrée français et anglais
— Shang-Lin Wu, Space of Remembrance I [Espace de mémoire I], 2008, couleur, sonore, 12’24’’, vo sous-titrée français
— Annika Ström, Ten New Love Songs [Dix nouvelles chansons d’amour], 1999, couleur, sonore, 22’18’’, vo sous-titrée français
— Rosa Barba, Outwardly from Earth’s Centre [Apparemment depuis le centre de la Terre], 2007, couleur, sonore, 22’18’’, vo sous-titrée français
— Anna Gaskell, Acts [Actes], 2010, couleur, sonore, 9’20’’, vo sous-titrée français