ART | CRITIQUE

Fata Morgana

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

Les commissaires, étudiants du DESS « Arts de l’exposition » de Paris-X Nanterre, ont concocté un cocktail enchanté d’œuvres, qui se tiennent, avec légèreté et jubilation, sur le fil du rasoir entre merveilleux et prosaïque.

L’exposition emprunte son nom à une œuvre de James Hopkins. Un seau bleu, si discrètement posé dans un coin que l’on pourrait le manquer. Ne s’agit-il pas d’un mirage ? Sur sa paroi intérieure en aluminium parfaitement réfléchissant danse une oasis d’Épinal. Qui s’avère n’être que le reflet d’une petite installation posée en son fond : sable et palmiers de carton.
Les commissaires, étudiants du DESS « Arts de l’exposition » de Paris-X Nanterre, ont concocté un cocktail enchanté d’œuvres, qui, à l’instar de « Fata Morgana », se tiennent, avec légèreté et jubilation, sur le fil du rasoir entre merveilleux et prosaïque.

Ilkka Halso photographie de stupéfiantes installations. Échafaudages, bâches et projecteurs isolent dans la nuit des parcelles de végétation banale — arbres, tournesols, blé —, et les transmutent en joyaux rares. Comme des espèces soudainement en danger, qu’il faudrait protéger, voire restaurer, au cœur d’une nature par ailleurs désolée et déserte. Un appel à déciller le regard, et à s’engouffrer dans une multitude de scénarii possibles pour l’avenir.

Marcelline Delbecq nous en propose un autre plus intime : une attente à haute voix, à partir d’une photographie de Marilyn Monroe. S’y mêlent les impressions anxieuses d’une femme seule, confrontée à ce paysage aride où évolue la star, et des images que l’on a vues, ou croit avoir vues, dans ses films.

Le cinéma est assurément le lieu de prédilection du surgissement de mondes invisibles, à partir de rien, soit du réel le plus ordinaire. Ainsi, les séquences photographiques de Joachim Mogarra déroulent des micro-fictions, qui recyclent les scénarii les plus éculés du film noir et fantastique. Des figures effrayantes surgissent dans la nuit, des ombres menaçantes s’allongent, et le héros solitaire fuit éperdument dans un road-movie de pacotille. Le point de bascule est palpable, et ironique : le vaisseau spatial est un égouttoir en plastique, la centrale électrique un empilement de bobines de fil, et le reste à l’avenant, aussi précaire que dérisoire.

La caméra de Nicolas Moulin, qui avait déjà vidé et muré Paris (Vider Paris, 1998-2001), traverse, en un long travelling, un désert rocailleux. Les tonalités rouges, la trame électronique de l’image, et les souffles indéfinis de la bande son, évoquent des prises de vue interplanétaires, ou bien rescapées d’un monde d’après la fin du monde.

Le panoramique circulaire depuis le toit du Panthéon de Rémi Marlot offre une autre vision apocalyptique : une métropole, vibrante comme un mirage dans ses vapeurs malsaines, dont il ne subsiste que des noms de firmes internationales.

Mais le doute le plus troublant est insinué par le monde immobile et muet de Philippe Ramette. L’homme en a été chassé par des objets rebelles, possédés par une vie autonome, et tellement humaine : ils rêvent, copulent, et se suicident…

Marcelline Delbecq, So Long, 2003. Installation sonore pour platine et enceintes. Pièce pour voix d’après une photographie de Marilyn Monroe, prise à Reno, Nevada, 1960. 3’21.
Ilkka Halso, Restaurations, 2000-2001. Série de photographies couleur. Dimensions variables.
James Hopkins, Fata Morgana, 2003. Plastique, miroir et sable. 25 x 27 x 27 cm.
Rémy Marlot :
Around Home, 2002. Vidéo. 7’44.
Sans titre, 2004. Photo.
Joachim Mogarra, Sans titre, 2003. Série de 15 photos noir et blanc.
Nicolas Moulin, Metane, 1999. Vidéo. 32’ + son 19’30, son : Cédric Pigot.
Philippe Ramette :
Béquilles pour nouveau-né, 1994. Bois.
Dès qu’on a le dos tourné, 1998. Bois.
Suicide d’objet (le lit), 2001.
Dessins, 2001. Encre sur Papier.