DANSE | CRITIQUE

Fase

PSophie Grappin-Schmitt
@08 Mar 2012

A trente ans d’écart, danser Fase relève du morceau de bravoure. Anne Teresa de Keersmaeker semble pourtant heureuse de s’y confronter comme on se mesure à soi-même, à ses ambitions de jeunesse et à ce que l’on a accompli depuis.

Seconde pièce d’Anne Teresa de Keersmaeker, Fase constitue en soi un manifeste esthétique, une œuvre majeure dans le répertoire contemporain qui, trente ans après sa création, continue donc d’être jouée. Sa reprise au Centre Pompidou s’inscrit presque six mois après «l’affaire Beyonce » qui a offert un éclairage inattendu et une médiatisation très large au travail de la chorégraphe flamande.
De toutes les réflexions qu’a suscité ce remake du film Rosas danst Rosas (lui-même reprise et réécriture de la pièce originale) par le clippeur de la chanteuse pop, les déclarations d’Anne Teresa de Keermsaeker restent sans doute les plus intéressantes: soulevant, sous une forme interrogative, le travail du temps dans l’assimilation de l’avant–garde par la culture populaire, la chorégraphe pointe la vidéo comme un révélateur.

En trente ans, l’écriture précise et un rien provocante d’une jeune femme s’est donc déplacée de la marge vers le cœur de la culture dansée, pour toucher son audience la plus large. Monument public, pouvant être pillée par tous et dénaturée, vidée de son sens, cette écriture fonctionne encore à plein, se rappelle à notre souvenir, même à partir de vagues fétiches, de bribes filmiques sans communes mesures avec l’original.
Et à ce premier déplacement répond celui des corps et du mouvement qui les anime.

Si Beyonce danse bien — comme le souligne la chorégraphe —, elle n’est pas pour autant Anne Teresa de Keersmaeker, l’auteur de la danse «objet de convoitise»; elle la remplace dans sa fiction personnelle mais ne saurait l’éclipser. Car la chorégraphe est aussi ou avant tout interprète, et la voir en scène, à plus de cinquante ans, demeure une expérience inimitable, particulièrement émouvante.
Non pas qu’elle danse mieux qu’une autre, au contraire, mais parce qu’elle témoigne de ce trajet, de cet autre déplacement du mouvement et de l’écriture du geste dans le temps, à même son corps.

Tout se joue cruellement dans l’échec. La partition chorégraphique de Fase est implacable, épuisante. Elle s’enracine dans la musique répétitive de Steve Reich obligeant à l’endurance avec une énergie vive et constante qui n’épargne pas les interprètes, surtout dans son dernier volet, Clapping Music.
Aux côtés d’une danseuse bien plus jeune, Anne Tersa de Keersmaeker accentue alors son âge, assume ses faillites à ne plus tenir le rythme, à ne plus tenir la verticalité des lignes, leur dessin pur.
D’un côté elle évolue avec une forme de désinvolture propre à la jeunesse, ayant conservé de cette époque toute l’envie, de l’autre elle laisse apparaître ces particularités qui s’annoncent d’abord comme des défauts, mais révèlent ensuite l’origine comme le trajet de son mouvement.

Anne Teresa de Keersmaeker assume et assure quand même le show. Elle irradie dans le solo de Violin Phase, semble en découvrir avec nous de nouvelles subtilités, renouvelle la proposition malgré notre désir de la fixer éternellement dans sa parfaite jeunesse, et crée ainsi de l’espace dans une écriture pourtant serrée. Ce faisant elle nous rappelle que son exploration de la musique a évolué pendant ces trente années, trouvé une expression moins rigide mais toujours plus délicate.