ART | CRITIQUE

Far West Zero

PLeatitia Chauvin
@31 Mai 2008

Règlement de comptes à Marseille : 4 artistes se font la peau

C’est dans le «far south» de la France (Marseille) que s’est ouvert le second volet de la série des expositions intitulée «Far West» initiées par l’artiste Philippe Segond à l’invitation de la galerie Dukan&Hourdequin. Le choix de l’artiste-commissaire est de réunir des artistes liés par une communauté d’esprit, autour d’une idée plus littéraire que conceptuelle.

Tandis que le premier volet de «Far West» était placé sous le signe de la conquête, et de ses corollaires, l’espoir et l’optimisme, ce volet fait le deuil de l’utopie conquérante et se confronte à la chute, aux massacres et au désespoir.
Et le résultat est éminemment esthétique. Il ne pourrait en être autrement d’une exposition pensée, choisie et ordonnée par les artistes eux-mêmes. Dans un chromatisme noir et blanc, chaque couleur convoquée explose avec violence, les volumes s’équilibrent et dialoguent, la progression dans l’exposition mène de l’ombre à la lumière.

Le spectateur est dès l’entrée happé par une tâche de lumière projetée au sol, un tapis de reflets de soleil sur la mer, dont surgissent –rêvées ou réelles- des étoiles scintillantes.
La voix de Pierre Paolo Pasolini de profundis perturbe cette contemplation pour rappeler que «C’est l’aventure qui compte, c’est le voyage», comme pour dire que l’art se joue dans le déplacement, si infime soit-il, et dans la prise de risque. Cette pièce de Philippe Segond laisse la pensée s’abîmer dans le souvenir du massacre du poète et partant, des reflets oubliés sur la plage d’Ostie.

Pour Noël Dolla, le voyage est l’occasion de ramener des souvenirs de personnes, en l’occurrence malgaches, dont il tire le portrait dans des monochromes bruns, en souvenir de leur peau, et qu’il troue d’un œillet auquel est accroché un objet de l’atelier. De Madagascar à l’atelier, le déplacement fait œuvre. Pasolini avait raison. Dans ces portraits mnémotechniques, l’objet entretient avec la personne dépeinte une relation fictionnelle. La mémoire de l’artiste voyage encore dans cet aller-retour objet-personne.

Est-ce parce qu’il craint d’oublier, que, plus loin, Noël Dolla fait des nœuds à ses mouchoirs? Sous le titre évocateur de «Ne pleure pas pour moi, Jeannette» , l’auteur fait référence à une certaine idée de la poésie, entre humour d’une chansonnette et gravité des paroles («Et l’on pendouilla Pierre et sa Jeannette avec»). La pièce est un grand panneau de plexiglas auquel sont noués des mouchoirs. Après les trous des jeunes femmes aux œillets, ce sont des pleins de nœuds, de pendus bien sûr.

Renaud Regnery laisse lui aussi peu de place à la rédemption avec ses deux grandes peintures intitulées le «Grand Prédicateur» et «Au tapis !». Symptomatique d’époques sombres et incertaines, le prédicateur, forcément grand, attire à lui les âmes crédules et tourmentées, qui l’acclament les bras levés. En ton noir sur noir, sans indication de plan ni ligne de fuite, les personnages désarticulés flottent sur la toile, et l’on ne saurait dire s’ils sont déjà en chute ou s’ils se maintiennent encore, portés par la voix du charlatan. «Au tapis !» signe d’emblée la défaite des protagonistes renvoyés dos à dos à leurs illusions et utopies.

Le ton est donné : plus rien ne sera comme avant, l’apocalypse peut commencer.
La simple prononciation du nom de l’artiste Nathalie Bles évoque l’agression et l’atteinte à l’intégrité physique. Ses sculptures ne le démentent pas. Le titre «Rose massacre» n’annonce rien de bon. Deux têtes d’un même animal dangereux, tout en crocs et pointes, l’une au sol, l’autre suspendue, ont été éclaboussées d’un rose vif et inattendu.
A la manière des rêves peuplés d’éléments incongrus, la couleur rose vient se superposer au cauchemar. Une hallucination en technicolor est ici donnée à voir. «Hardware, l’antarctique commence ici», est un accessoire de performance réactivé, dans un continuum d’intention et de forme.
Corne de diable plus que d’abondance, la monstruosité composite produit un objet déséquilibré, dangereux, qui impose sa distance minimum de sécurité, sous peine d’être blessé par la partie contendante. Contenue néanmoins par son socle et sa boucle en acier, la sculpture est contrainte de figer sa violence sous-tendue.

Si les apparitions du chaos, du conflit, de la chute prennent des formes d’interprétation très différentes chez les artistes réunis ici, en revanche ils se retrouvent sur l’obsession de la peau, dernière défense avant l’ultime. Qu’elle soit tendue et peinte chez Philippe Segond, monochrome et trouée dans les portraits de Noël Dolla, latexisée pour Nathalie Bles, de peinture travaillée et craquelée chez Renaud Regnery, la peau est protection et support, souvenir, signe d’identité et moyen de différenciation.
Les quatre artistes «se font» littéralement la peau.

Nathalie Bles
Rose Massacre, 2008. Plâtre, acier, pigment, latex. Dimensions variables.
Hardware, l’antarctique commence ici, 2004-2008. Plomb, acier, mousse d’isolation phonique, résine polyuréthane, peinture acrylique, caoutchouc. 168 x 100 x 40 cm

Noël Dolla
Série Malgache, Patrick des Ramada, 01/2008. Flashe/Acrylique  Mémoire I, 1970/2008. 50 x 50 x 4 cm
Série Malgache, No Name, 01/2008. Flashe/Acrylique  Mémoire I, 1970/2008. 50 x 50 x 4 cm
Série Malgache, Anna d’Analalava II, 09/04/2008. Flashe et encaustique Mémoire I, 1970/2008. 50 x 50 x 4 cm
Ne pleure pas pour moi Jeannette, 2008. 235 x 130 x 4 cm

Renaud Regnery
Au tapis !, 2006. 150 x 140 cm
Le grand prédicateur, 2006. 170 x 150 cm
Sans titre, 2007. Gouache sur papier. 110 x 100 cm

Philippe Segond
Pier-Paolo Pasolini, 2007. Projection au sol, vidéo. 8 mn.
Mémoire 4, Concave, 2007. 37 x 37 cm
Peau n° 4, 2007. Technique mixte sur peau d’agneau. 35 x 35 cm
Peau n° 9, 2007. Technique mixte sur peau d’agneau. 35 x 35 cm