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Familiarités

Antoine Petitprez débite de la réalité ce qu’il veut. Que ce soit pour la série des animaux (Les Animaux, 2008) ou des arbres (Alberi, 2007), il photographie de manière frontale des bovins ou des troncs d’arbres, dont il ne montre ni la tête et l’arrière train, ni les branches et les racines.

Fidèle à l’attitude de Garry Winogrand qui «photographiait les choses pour voir à quoi elles ressemblent», Antoine Petitprez obtient des images décalées et troublantes.

Dans un silence quasi religieux, les robustes sujets d’Antoine Petitprez sont immobiles, littéralement plantés dans le sol sous le poids de leur corps. Ces «carrés de viandes» ou ces troncs esseulés portent toutes les aspérités, les rugosités, les plis et les courbes de leur espèce, révélés par la lumière du petit matin.
Tous ces détails ressortent d’autant plus que les sujets sont saisis de près et mis en scène devant un fond noir qui écrase la perspective, et leur confèrent un aspect sculptural et monumental. Le regard s’arrête sur chaque détail, passant et repassant, guidé par une composition triangulaire pour les Animaux et rectiligne pour Alberi.

Mais chez Antoine Petitprez, les choses ne sont pas forcément ce qu’elles semblent être. D’un sujet somme toute banal — un animal, un arbre —, l’artiste crée un décalage entre la réalité et la vision qu’il en donne. Le trouble s’installe, d’abord par l’absence de repère spatio-temporel. Le noir intense du fond, donnant une certaine profondeur aux clichés, décontextualise les sujets et suspend le temps. Au moyen des cadrages en gros plan, Antoine Petitprez accroît l’ambiguïté captivante de ses images.

Bien que les sujets soient tous décapités, on navigue d’une image à une autre, sans chercher à reconstituer la totalité des corps. Les images aux sujets tronqués apparaissent moins comme des fragments que comme des formes autonomes. Ces œuvres énigmatiques et ambivalentes nous font convoquer une multitude d’autres images. Le tronc d’Alberi peut renvoyer au pied d’un pachiderme, d’autant plus que l’image côtoie ici la série des Animaux, tandis que les bovins peuvent évoquer les peintures du Caravage ou de l’École flamande.

Plus Antoine Petitprez serre son sujet, plus celui-ci échappe à la représentation. Ses images offrent à chacun la possibilité de se laisser emporter dans des «associations libres».

Antoine Petitprez
Les Animaux, 2008. Tirages couleur contrecollés sur Dibond. 120 x 87 cm (largeur variable).
Alberi, 2007. Tirages couleur contrecollés sur aluminium. 117 x 85 cm.
Les Poules, 2002. Tirage couleur contrecollé sur Dibond. 84 x 80 cm.