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Face à l’indécence, l’art coûte que coûte

PAndré Rouillé

Crise financière, crise économique, peut-être crise sociale, sinon crise politique: à cause des turpitudes des banques, le système fuit de toutes parts et menace gravement le précaire équilibre du monde. Les établissements hier les plus solides chancèlent et s’effondrent. Les valorisations les plus mirobolantes s’annulent dans la bourrasque. Toutes les bourses plongent. Et les puissants peinent à masquer leur impuissance.
De G4 à Paris, en G7 à Washington, puis en Eurogroupe à nouveau à Paris, avant le prochain Conseil européen de Bruxelles, rien n’est (apparemment) négligé pour colmater les brèches, pour affronter la débâcle et éviter la contagion… Et pour prévenir les mouvements de panique

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Mais cette crise financière, aussi violente qu’intempestive, qui va assurément produire des effets économiques et sociaux désastreux, s’accompagne déjà d’une autre crise, également profonde: une crise de la vérité.

En quelques heures, se sont en effet écroulés les principaux piliers de cette vérité que l’on nous présentait comme une et d’évidence. Face à cette vérité doctrinale sur les vertus indépassables du marché, de la libre concurrence et du moins d’État, voici que la «renationalisation» devient une solution, et que l’État s’avère être le seul remède, la seule planche de salut.
Face à cette vérité objective (comptable) selon laquelle l’État serait en faillite, comme l’a récemment affirmé notre Premier ministre, voici que les euros pleuvent comme à Gravelotte et que, du jour au lendemain, l’Europe rassemble une manne astronomique de 1700 milliards pour voler au secours des banques privées — en France, 320 milliards de garantie bancaire et 40 milliards de recapitalisation, tandis que ce brave Martin Hirsch sue sang et eau depuis des mois pour glaner un petit milliard indispensable à la création de son RSA.
Et que dire de ces sommes en regard des 102 milliards d’euros de l’ensemble de la dette endémique du continent africain que l’Occident s’obstine depuis des années à ne pas vouloir effacer sans s’offusquer outre mesure des souffrances, des morts, et des flux d’émigration qu’elle génère.
Aux ritournelles sur le «moins d’État» et aux éloges du libéralisme sans entraves, voici que la crise apporte les démentis les plus cinglants, ceux des faits…

Ce qui spectaculairement et dramatiquement s’effondre, c’est tout cet intégrisme du marché, ce culte du profit, de l’argent-roi et de la quantité contre la qualité, contre l’homme, contre la culture. Et, comme l’ont récemment montré les spéculations exorbitantes sur la scène de l’art, la dictature délirante du chiffre et du profit soumet à sa loi les valeurs les plus hautes de la civilisation.
Mais dès lors que la mécanique s’enraye, menaçant la rentabilité et la permanence des spéculations et des profits, le monde des puissants se mobilise… sans compter. Devant le spectacle médiatique de leur panique et de leur impuissance, on ne peut guère, nous, opposer que notre incompréhension, et notre propre impuissance.

Mais notre impuissance n’est pas la leur. Leur impuissance d’aujourd’hui, les puissants vont tout faire pour la convertir en plus de puissance, pour assainir la machine et la relancer de plus belle — jusqu’à la prochaine crise. La présidence française prépare déjà des réunions destinées à «refonder le capitalisme»…

Quant à nous qui sommes étrangers à ce monde fou de la finance et des spéculations (de haut vol), pour que notre impuissance ne se fige pas en angoisse, il nous faudra savoir l’élever à l’impossible.
Il s’agira donc, selon les termes de Jacques Lacan repris par Alain Badiou, «d’élever l’impuissance à l’impossible», c’est-à-dire de «trouver le point réel sur lequel tenir coûte que coûte». Un point de résistance à partir duquel on pourra penser et agir autrement, d’une autre façon, différente de celle à laquelle «l’État, ou l’état de la situation, nous assigne».

L’art peut être un tel point, dès lors qu’il n’a pas succombé aux charmes délétères du marché et de la spéculation.
En ces temps où le marché est devenu le principal espace de légitimation de la valeur esthétique des œuvres, et où les foires prévalent sur les biennales; en ces temps où les événements artistiques ont lieu dans les salles de vente plus que dans les musées, et où les musées les plus prestigieux, lancés à corps perdu dans la concurrence internationale, se compromettent dans les plus infâmes alliances; en ces temps où la scène artistique est pensée à partir des stricts intérêts des (gros) collectionneurs et des mécènes dans l’ignorance totale des artistes (voir le pitoyable rapport rédigé par Martin Bethenod); en ces temps où l’État (lettre de mission du chef de l’État à Christine Albanel d’août 2007) soumet la culture à une vision platement quantitative («élargir les publics»), dangereusement populiste («favoriser une offre répondant aux attentes du public»), strictement comptable (réduire les budgets de façon drastique) et obstinément privée («encourager le financement privé de la culture»); en ces temps mauvais, nombreux sont ceux qui, avec discrétion et détermination, parviennent au jour le jour à braver les difficultés et les obstacles, à élever l’impuissance qui les frappent à cet impossible: créer.

Créer à contre courant, créer à contre temps, créer coûte que coûte. Créer des œuvres (pour les artistes), créer des événements (pour les commissaires d’expositions), créer de la pensée (pour les critiques et tous les acteurs de l’art), créer des lieux vivants soutenus par une acception ample, exigeante et généreuse de l’art (pour les directeurs et animateurs d’établissements).
En art, toutes ces façons différentes et nécessairement solidaires de créer, d’agir et de penser, ont trouvé à s’agréger autour de quelques «points» particuliers et fragiles, sans cesse menacés et toujours à défendre: l’un de ces «points» réels de résistance artistique, que tous tiennent en se tenant, est constitué en France par le réseau des centres d’art.

Avec leur association — d.c.a —, les quarante quatre centres d’art bravent les pires difficultés pour assurer «une présence nécessaire et constante de la création artistique sur l’ensemble du territoire», pour, dans la durée, «participer pleinement à la fidélisation des publics toute l’année et favoriser l’accès à l’art de notre temps au plus grand nombre».
La calme détermination de ces mots de la d.c.a exprime la force d’un engagement avec et pour «l’art de notre temps», et en faveur d’un long et assidu travail de démocratisation. Ces mots résonnent de cette conviction que la «création artistique» est, comme l’eau ou l’électricité, aujourd’hui devenue une nécessité vitale pour les individus autant que pour le pays en ses territoires.
Mais dans ces mots, on décèle un légitime sentiment d’impuissance face à une mission dont les orientations et les ambitions, allant à l’encontre des grands traits de la politique ministérielle, ne bénéficient pas, loin s’en faut, des soutiens appropriés.

Face à la versatilité des engagements en matière de culture d’un État qui ne connaît plus de permanence qu’à s’automutiler, face à une baisse drastique des logistiques financières et humaines, et face à la marchandisation systématiquement encouragée de l’art, les centres d’art s’affirment comme ces «points» qui construisent une autre durée, tracent d’autres directions, et s’élèvent ainsi à cet impossible: contribuer au maillage de l’«ensemble du territoire» par la création artistique, et se transformer en «laboratoires de production d’œuvres et d’expositions, de prospection et d’accompagnement des artistes».

Ces «points» de différence que sont donc les centres d’art ont, durant l’été 2007, organisé dans tout le pays une série coordonnée d’expositions et d’événements opportunément intitulée «Plein soleil» dont le catalogue vient de paraître — un trait de lumière, d’espoir et de détermination dans le morne horizon de la culture en France.

André Rouillé

Lire
Plein soleil. Un été des centres d’art, catalogue publié pour d.c.a (Association française de développement des centres d’art), Analogues, Arles, juin 2008.
— Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom?, Lignes, Paris, 2007.
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