ART | CRITIQUE

Extase de Sainte-Machine

PSmaranda Olcèse-Trifan
@25 Nov 2010

L’Extase de Sainte-Machine marque l’aboutissement d’un travail de deux ans sur l’aphasie et le syndrome de saturation cognitive. Une pièce aride, conçue dans une grande économie du geste, une expérience ténue qui ouvre sur un imaginaire foisonnant.

La salle de la Ménagerie de verre baigne dans une lumière blafarde. Elle accueille une installation très plastique, sorte d’inflorescence d’enceintes acoustiques, posées à même le sol et libérées de leurs caissons, comme autant de corolles palpitant à cœur ouvert à l’émission d’un son bas et linéaire. Elles sont toutes reliées à un pupitre de commande. Sommes-nous déjà en présence de La Sainte Machine? Thomas Ferrand ne donne pas le moindre indice. Tout au plus, un aphorisme accompagne le titre de sa pièce.

Un couple gagne la scène: homme et femme en habits de rue. Ils s’implantent littéralement dans la chape de béton qui constitue le plateau. Lui a le regard perdu, rivé sur le plafond, un bras légèrement décollé du corps. Elle, regarde le public dans un rapport de frontalité radicale, les mains dans les poches de son jean. La pièce peut commencer… ou bien a t-elle déjà commencée? On le comprendra seulement plus tard… que vient de se consommer, dans le brouhaha insouciant qui précède le spectacle, l’évènement majeur d’une pièce qui tend à se situer hors du régime de la représentation. L’entrée en scène et la simple présence des deux performeurs, dépourvue des attributs liés à la figuration d’une suite narrative, qu’elle soit éclatée ou complètement absurde, gagnent le statut d’apparition.

Ils sont là, devant nous, un pack de bière à leurs pieds et ils ne vont pas bouger durant une heure. Une démarche phénoménologique donnerait des pistes d’entrée dans la matière. Nous pourrions nous accrocher à cette présence muette et mutine, nous caller sur le rythme de leur respiration, prendre la mesure du défi de rester quasi-immobile. Il faudrait d’ailleurs remarquer la ferveur avec laquelle certains spectateurs n’ont cessé de guetter le miracle du moindre mouvement, ou du moindre signe. Pourtant l’auteur semble porté vers un questionnement tout autre. L’environnement visuel et sonore est en évolution continuelle. La salle se met à foisonner de mille histoires possibles entre un homme et une femme.

Car Thomas Ferrand se donne pour défi de raconter dans une économie absolue de mots. Pour ce faire, il met en branle notre besoin de fiction, qu’il travaille à vif et jusqu’à la saturation. Son acte créateur se veut le manifeste d’un théâtre qui se passe de texte, pour mieux s’ouvrir à la performance et aux arts plastiques. Les corps des deux performeurs deviennent des supports neutres, libérés de toute référence textuelle, pures surfaces de projection ouvertes à une multitude de possibles. Le jeune metteur en scène pose une situation qui a la force d’une image mentale, avec laquelle il joue de manière quasi-photographique. Les différents types d’éclairages y projettent des sentiments, des intentions, des bribes de fiction. Cela n’est pas sans nous rappeler le plasticien Duane Hanson et sa façon obsédante de sonder les profondeurs du Rêve Américain à travers des sculptures hyper-réalistes en résine – chacune contenant en germe un embryon d’histoire vivifié par nos imaginaires.

La pièce a quelque chose de brutal, à l’instar des éclairages impitoyables qui brillent au dessus des gradins, exposant le public à une expérience inconfortable, des conséquences mêmes de sa position de spectateur. Thomas Ferrand est aux prises avec ce qu’il catalogue de syndrome de saturation cognitive: une incapacité quasi-générationnelle à raconter des histoires. De ce fait il pousse hors de soi les codes de la représentation. Extase d’une Sainte Machine théâtrale…

Dans un décorum très proche de celui de la pièce, l’installation Show?, présentée à l’étage, « expose » un acteur et sa parole, indirectement retranscrite par l’intermédiaire de casques audio. Elle nous accueille dans une temporalité ouverte, nous offre la possibilité d’une appropriation directe de l’espace et d’une navigation libre entre les bribes d’histoires qui ne font qu’approfondir le mystère de cet Ecce homo anonyme et profane, exhibé dans sa nudité au cœur d’un brouillard de lumière fluorescente.

Le signe d’interrogation que Thomas Ferrand fait peser sur les codes de la représentation est d’autant plus lourd que la présence incarnée par Serge Nail, comédien et metteur en scène, ancien participant à l’aventure du Théâtre du Radeau, est chargée du magnétisme d’un théorème de par la ressemblance même de sa posture solitaire – bras et jambes légèrement écartés − au dessin de la proportion divine de Leonardo da Vinci.

— Durée: 60 minutes
— Metteur en scène: Thomas Ferrand
— Avec: Alex Beaupain, Robert Bonamy et Virginie Vaillant (distribution en cours)
— Techniques / participation artistique: Melchior Delaunay
— Avec la participation de: Jean-Baptiste Julien et cntrdrchrchdsndsgntdsns