LIVRES | CRITIQUE

Exposition-suicide

Claude Rutault est un artiste conceptuel radical. Aimé, adulé et respecté d’un petit cercle d’initiés, son travail est exigeant. Il impose au spectateur un investissement. Ses monochromes sont immédiatement perceptibles. Ses environnements, mur et tableau peints de la même couleur, relèvent de la même fulgurance, mais que faire face à cette simplicité? A partir de là les avis divergent.

Pour comprendre les œuvres de Claude Rutault rien n’est plus simple que de revenir au début. Tout a commencé en 1973 dans sa cuisine. Tandis qu’il la repeignait en gris, il en a profité pour peindre un châssis qui traînait là. En l’accrochant au mur qu’il venait de terminer, il a élaboré un protocole pictural qu’il fait évoluer depuis trente ans: les «Définitions/méthodes». Il en existe aujourd’hui près de trois cents.
Véritables tuteurs de l’œuvre, ces partitions sont autant de contraintes pour l’ayant droit. Mais le collectionneur a également son mot à dire. L’œuvre se singularise également par sa liberté. L’artiste délègue volontairement les choix de couleur, format, dimensions. Aucune finitude dans ce travail, mais un prétexte à rejouer encore et encore cette petite musique. La peinture existe sur le papier et dans les têtes, mais elle reste toujours à faire et à refaire.

Si l’Américain Laurence Weiner invente ses protocoles en 1968 et les nomme Statements (Énoncés), le Français Claude Rutault lance ses «Définition/méthode». Véritables modes d’emploi pour le peintre, le marchand et le collectionneur, ces textes accompagnant les œuvres jouent sur plusieurs registres. De la même génération que Laurence Weiner et Daniel Buren, Claude Rutault a sans doute mis en place avant tout le monde le rapport qu’entretiennent les œuvres avec le circuit marchand.

Son travail peut s’appréhender d’une manière picturale, formelle, décorative. Il relève également de l’économie et de la sociologie régissant les lois du marché, les droits de vente, d’exposition et de jouissance des œuvres. Il permet enfin d’interroger l’histoire de la peinture, en reprenant les chefs d’œuvre de l’histoire moderniste.

Claude Rutault revendique son statut de peintre avant son étiquette de «conceptuel». Cinquante ans après la découverte de l’abstraction, les artistes de cette génération, qui expérimentent la dématérialisation de l’œuvre, sont sourcilleux à l’égard de leurs travaux. Ils aboutiront d’ailleurs à une esthétique administrative.
L’exigence, chez Claude Rutault, se niche dans son refus du cartel sur le mur qui viendrait, on le comprend, rompre l’équilibre et l’harmonie existant entre le tableau et le mur peint. L’œuvre ne deviendrait qu’une illustration du texte. Pour l’exposition, la solution a été d’éditer une petite brochure avec le plan des salles, le numéro et le titre de la «Définition/méthode». Chacun peut ainsi circuler simplement dans les huit salles.

Étalée sur deux étages, «Exposition-suicide» fait office de véritable rétrospective. Son ambition est là. Mais il s’agit d’un pari risqué. A la fois pour l’artiste, mais aussi pour le galeriste. Leur relation est à elle seule une «Définition/méthode». Le premier a pris le risque de se montrer dans la galerie la plus médiatique et la plus critiquée de Paris, le deuxième sait qu’il prend un risque financier. Les deux sont joueurs et sincères.

Le titre «Exposition-suicide» traduit cette situation que le duo a mise à l’épreuve en organisant le soir du vernissage, avec Christie’s, une vente aux enchères. L’œuvre à adjuger comportait un lot de quarante toiles peintes en blanc. Chaque nouvelle enchère amputait la pile d’un tableau. Un unique acheteur aurait pu remporter les quarante toiles. Au pire il pouvait repartir avec trois toiles. A l’arrivée, treize toiles ont été retirées. Il ne reste donc plus, dans la salle 2, appuyés contre le mur que vingt-sept châssis blancs.

L’œuvre de Claude Rutault s’adresse autant à la rétine, aux sens, qu’à la réflexion. Rigoureuse et exigeante, elle est aussi personnelle et subjective. Les relations humaines qu’elles impliquent, l’investissement émotionnel dont elle a besoin, en font un modèle qui dépasse son apparente froideur.
Plus qu’un jeu formel, ou qu’un prétendu élitisme, il y a aussi de l’incarnation dans cette œuvre.
Il suffit pour s’en convaincre de se tenir devant les toiles brutes, posées au sol et verticalement dressées contre le mur, à hauteur d’homme. Actuellement debout, le protocole de la Définition/méthode 310 prévoit qu’à la mort de l’artiste, elles devront être couchées. Par ce passage simple de la verticalité à l’horizontalité l’acquéreur de cette pièce refermera définitivement le couvercle sur un homme, un artiste, et l’œuvre de toute une vie.

Ce printemps, des affiches seront collées près de Beaubourg, 180, rue Saint-Martin. Une «Définition/méthode» attendra le piéton parisien. Une toile sera à vendre, elle devra être peinte de la même couleur que le mur. Soyez attentif.

* L’auteur tient à remercier les aides précieuses de Laurent Marissal pour l’appréhension de l’œuvre de Claude Rutault.

 

AUTRES EVENEMENTS LIVRES