DANSE

Exit. Grind

PSiyoub Abdellah
@19 Avr 2013

Dans le cadre du Festival «Exit 2013», la Maison des arts de Créteil accueille le très attendu Grind de Jefta Van Dinther. Une pièce à la simplicité complexe qui court-circuite les perceptions et dans laquelle les vibrations du corps, de la lumière et du son sont chauffées jusqu'à la fusion.

Dans la petite salle de la Maison des arts, une scène minimaliste attend les visiteurs. La lumière s’éteint presque aussitôt. Un alliage de techno industrielle allemande et d’infra-basses très lourdes emplit l’espace. L’obscurité est pleine, fait suffisamment rare pour être souligné, à cause des contraintes de sécurité. Claustrophobie ou apaisement, les sensations diffèrent selon la sensibilité de chacun. Disons que le prélude nous installe dans un caisson sensoriel, radicalement détaché de la rue ou de l’espace d’exposition de la Maison des arts.

Dans l’obscurité maintenant tailladée de lumière blanche, apparaît un corps. Celui-ci semble occupé par un autre, amorphe, immobile, déjà mort. Danse ou combat, viol ou sexe — la violence ne l’emporte à aucun moment et pourtant la lourdeur de ce second corps, ce poids mort qu’il faut agiter, convoque une angoisse ontologique. Le dopplegänger du folklore germanique se raconte une nouvelle fois, sur une musique âpre et profonde qui est depuis longtemps associée à l’Allemagne. Le danseur vêtu de noir et son double de chiffons doivent être séparés pour que la pièce commence.

La lumière remplace l’obscurité pour un temps. Le danseur et chorégraphe Jefta Van Dinther tient fermement un épais câble noir. Dans un décor de club berlinois ou d’entrepôt désaffecté, il se tient debout contre un mur d’acier et cogne son bassin jusqu’à s’affaisser. La simplicité de ce mouvement étonne. L’homme est très présent, réellement occupé à tirer et cogner. Au plus loin de la pantomime que l’on peut imaginer. Plus tard, il sera allongé au sol, levant et reposant la tête, baigné par des basses trop fortes, détaché du beat rythmique.

Quel sens donner au titre Grind? Il ancre résolument la pièce dans l’univers industriel par son sens premier lié à l’usinage de pièces métalliques: «to grind» signifie abraser, user par le frottement. Lorsque l’on pousse le sens plus loin, on découvre le bruit qui correspond à cette action, la tâche répétitive et difficile du manœuvre, mais également le roulement suggestif des hanches, acte de résistance d’Elvis au hip-hop en passant par la Time Warp du Rocky Horror Picture Show. Grinder est ainsi le nom d’un site de rencontres gay qui permet des relations sexuelles faciles entre adultes consentants.

Quel érotisme peut bien prendre place dans ce paysage? Sans aucun doute celui qui naît de l’immersion dans un faisceau de vibrations. Très vite les mouvements de bassin, les oscillations imposées aux câbles et les résonances de la bande-son ne font plus qu’un. Parce que la lumière souligne l’obscurité, que les rythmes troublent la vision, que le corps du danseur semble disparaître et apparaître, rendu spectral par les particules élémentaires de lumière; le corps du spectateur est contaminé. Une belle contagion qui exacerbe les sensations. Une définition de la vie et du désir empreinte de sensible. Entendre, voir, ressentir sans plus savoir quelle matière nous occupe.

La pièce se termine sur l’image d’un homme de dos qui entraîne dans un mouvement de lasso un câble au bout duquel une ampoule tremble. On/off poursuivit jusqu’au decrescendo final, la fin des effets, la chute des lumières et des sons, l’immobilité.

Après It’s In The Air, créée en collaboration avec Mette Ingvartsen, Jefta Van Dinther fait la preuve — parce que cela était encore nécessaire — de la puissance que peut atteindre une pièce lorsque tous les éléments du spectacle vivant (scénographie, musique, lumière, costume, mise en scène) sont pensés et amenés à fusionner.

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