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Execution Changes

Julian Hoeber a abordé l’exposition «Execution Changes» en rationaliste, mais à défaut de questionnements sur l’ordonnance du monde, il s’interroge sur la place du rationnel en art. Pour cette nouvelle série, l’artiste californien a mis en place une esthétique basée sur des règles mathématiques.

Ce procédé a déjà été utilisé par de nombreux artistes dont Sol LeWitt qui travaillait à partir de quadrillages ou de contraintes géométriques qu’il s’imposait, en déclinant et démultipliant par exemple des algorithmes précis. Le concept était au cœur de ses expérimentations où il tentait de vider l’art de toute part de hasard et d’expressionnisme.
Si Julian Hoeber s’astreint également aux procédés systématiques il y ajoute une facture libre dans le but d’imposer le subjectif comme part essentielle à la création. Ainsi son choix est dans le non-choix. Il ne s’agit pas d’exclure le rationnel au profit du personnel, mais de sciemment ne rien exclure. Ici le désordre enrichit l’ordre et l’imprévu renforce le méthodique.

Les tableaux présentés à la galerie Praz-Delavallade s’appuient ainsi sur une pluralité de théories artistiques. Les compositions ne doivent rien au hasard mais tout au concept, tandis que la facture gestuelle évoque une peinture expressive.

Dans Execution Changes #49 (DS, Q1, LRJ, DC, Q2, LRJ, LC) des bandes de couleur se côtoient et génèrent des motifs ordonnés et réguliers. La toile Execution Changes #48 (XS, Q1, URJ, DC, Q2, URJ, LC, Q3, LLJ, LC, Q4, LLJ, DC) est, quant à elle, composée d’une cinquantaine de bandes en diagonale, chacune scindée en deux, le tout dans un tendre camaïeu gris. Execution Changes #46 (XS, Q1, LMJ, DC, Q2, RMJ, LC, Q3, UMJ, DC, Q4, LMJ, LC) est pour sa part, un tableau en nuances de noirs, à mi-chemin entre une Ultimate Painting d’Ad Reinhardt et une Black painting de Frank Stella. L’ensemble des XC Schematic rappelle encore les compositions Maze de Stella figurants des labyrinthes ton sur ton.

Julian Hoeber n’est pas dans la réappropriation mais dans la citation d’œuvres emblématiques du minimalisme et de l’art conceptuel. Ces inspirateurs ne sont là qu’en filigrane, il reprend leurs théories pour les soutenir puis les dépasser. Julian Hoeber affirme le plaisir du faire et soutient que la spontanéité du créateur ne doit pas être bridée, qu’un équilibre est à trouver entre pulsion et retenue. La matière est mise en avant, presque sublimée, énergique, gratuite et libre et pourtant limitée dans une composition rigide.

La peinture tonique est composée de gestes rapides, coups de pinceaux marqués, sur-épaisseurs, grattages, recouvrements, tâches et salissures, etc. Les coloris vibrent, résonnent, tandis que des camaïeux dialoguent avec de forts contrastes. La plasticité des images illustre incontestablement l’origine hédoniste de l’acte de peindre.
Les encadrements imposants compliquent cependant la perception des œuvres fixées aux cimaises, car à la fois ils affirment l’autonomie de l’œuvre mais complexifient sa définition. A-t-o, affaire à des peintures, des sculptures, des icônes?

Ces interrogations sont d’autant plus fortes, que la série de peintures accueille trois pièces de design: trois chaises conçues par l’artiste, Dress Chair, Skin Chair, Bone Chair. Le rythme du cuir tressé des assises fait écho aux motifs des tableaux mais la présence de ce mobilier interroge. Quels rapports entre l’art et le design? Y-a-t-il une hiérarchie des pratiques? Une chaise dans une galerie est-elle une sculpture? Peut-on toujours considérer artistique une œuvre décorative et fonctionnelle? ou encore, un artiste visuel ne se pervert-il pas en imaginant des objets fonctionnels?

Dans un entretien, Julian Hoeber parle de son envie «de disposer du corps du spectateur» et de l’importance de concevoir les éléments habitant le lieu d’exposition. Pour rapprocher l’art du regardeur il lui propose d’être performeur ou acteur en s’asseyant sur les chaises ou en les déplaçant. Ces meubles indiquent également que s’imprégner des toiles demande du temps, et sont une invitation à une plus longue et plus complète contemplation.

Le mur face d’entrée est presque entièrement recouvert d’un papier à motif op’art, Untitled (Wallpaper), noir, blanc et gris découpé voire déchiré par endroit et dont les lambeaux recollés sur les surfaces intactes cassent la régularité du rythme. Les triangles en quinconces provoquent des troubles visuels et les pièces déplacées brisent l’esthétique décorative. La peinture est traditionnellement une illusion de vérité et ici la perspective, les pleins et les creux font entrer dans un monde onirique riche, un monde plongeant dans la rêverie.

Enfin Claire (Extracted), dont l’image a été tirée du film de Julian Hoeber Killing Friends, fait référence à un travail antérieur sur les films gores. L’impression d’un visage féminin habillée de motifs géométriques décoratifs est ajourée de gros pois vides. Derrière l’œuvre très graphique: le vide, le manque. Le visiteur voit à travers les trous comme une mise en relation de sa propre psychologie avec celle de la femme… une mise en abîme de ses peurs et de ses fantasmagories.

Au-delà des titres codés, méthodiques ressemblant à des calculs mathématiques complexes, le travail de Julian Hoeber reflète la liberté du créateur. On songe au mot de René Bazin : «Être jeune, c’est avoir un esprit qui calcule et un cœur qui ne calcule pas». D’un côté l’esprit cartésien, de l’autre la passion romantique. Dans sa pratique l’art n’a pas de frontières et se nourrit de tout ce qu’il trouve : esthétique minimale, théories conceptuelles, objets fonctionnels, art décoratif, etc. Car Julian Hoeber n’a pas oublié le plaisir qui amène originellement à créer et qui le fait définir un créateur comme un jouisseur.

Œuvres
— Julian Hoeber, Vue de l’exposition «Execution Changes», Galerie Praz-Delavallade, 2012.
— Julian Hoeber, Execution Changes 047 (DS, Q1, ULJ, LC, Q2, LRJ, LC), 2012. Acrylique sur panneau. 158,7 x 113 cm (encadré)
— Julian Hoeber, Execution Changes 049 (DS, Q1, LRJ, DC, Q2, LRJ, LC), 2012. Acrylique sur panneau. 93,3 x 68,2 cm (encadré)
— Julian Hoeber, Execution Changes 048 (XS, Q1, URJ, DC, Q2, URJ, LC, Q3, LLJ, LC, Q4, LLJ, DC), 2012. Acrylique sur panneau. 109,2 x 78,7 cm (encadré)
— Julian Hoeber, XC Schematic 001, 2012. Vernis acrylique, encre sumi, collage sur papier découpé. 102,9 x 72,4 cm (encadré)
— Julian Hoeber, Claire (Extracted), 2011. Encre sur impression jet d’encre, collages, chiffon de coton, papier de riz. 115,2 x 76,9 cm (encadré)