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Esther Segal

PMarguerite Pilven
@12 Jan 2008

Photographe, plasticienne, Esther Segall développe un travail élégant et intimiste, entièrement traversé par l’héritage spirituel de son père de culture juive. L’écriture prend progressivement le pas sur l’image iconique, à commencer par celle des aveugles, le braille, par lequel elle met paradoxalement en place une « écriture de lumière ».

Esther Segal utilise la photographie pour explorer son histoire personnelle, son héritage familial. Sa première série, « Bois de Corps », est traversée par l’expérience du deuil paternel. Segal s’intéresse alors aux écrits de Jung et, s’appuyant sur la symbolique de l’arbre, comme image paternelle, comme axe reliant le ciel et la terre, elle réalise 32 tirages rythmés par l’idée du rituel de passage, où le corps fragmenté, la dépouille, se libèrent pour se transmuer en un corps lumineux.

Esther Segal semble avoir fait sienne cette phrase de Gaston Bachelard : « Nous sentons les racines travailler, nous sentons que le passé n’est pas mort ». Le noir et le blanc de la photographie sont les deux pôles entre lesquels elle oscille, le travail d’introspection menant aussi, par moments, à l’écueil éprouvant de l’aveuglement. L’artiste en fait elle même l’expérience et choisit de noircir intégralement le papier photographique. Puis elle s’empare de l’outil de l’aveugle, un poinçon, avec lequel elle perfore le dos de la surface sensible. La lumière passe à travers les petits trous de ce braille idiosyncrasique comme par un tamis. Il s’agit en fait de mettre en place un système de capture de la lumière pour ne garder que l’essentiel de la photographie : le point lumineux.

Un renversement s’opère, de la figure au point, de l’image iconique à l’écriture, rapprochant l’artiste de son héritage judaïque paternel. Des analogies lui apparaissent progressivement, entre le point lumineux et l’écriture hébraïque. Il existe en effet dans son alphabet une lettre en forme de point, le « yod », qui anime la lettre, symbolisant l’âme dans l’écriture.

Le papier photographique devient alors le réceptacle de cette écriture lumineuse, les points se resserrent, et l’artiste réalise sous l’impulsion de cette découverte un polyptique immense de plus de quatre mètres de longueur où les points se resserrent jusqu’à ressembler étrangement aux lettres de l’alphabet hébreux. Ce fin rideau photosensible devient le lieu d’une écriture lumineuse de la mémoire, la condition même de la visibilité.

Une métaphore de la vision défaillante, avec ce que celle-ci comporte de références au péché, traverse tout ce travail. De façon quasi dialectique, Segal alterne entre phases d’aveuglement et dépassements de celles-ci par la mise en place de procédés où le hasard et l’imprévu lui ouvrent de nouveaux possibles. Le jeu de dés, le tangram chinois font d’ailleurs également partie de son iconographie.

Avec l’écriture du braille, le toucher prend le relais de l’œil, la lecture passe par le mouvement des doigts. L’activité de la main devient une planche de salut, une condition matérielle d’arrachement à l’ignorance et à la passivité ouvrant à la libre et laborieuse construction de soi.