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Ere du soupçon, temps des rumeurs

PAndré Rouillé

Voilà sans doute bien longtemps que l’on n’a pas connu une telle profusion de rumeurs. Dans tous les domaines, en particulier dans celui de la culture. Comme si «l’ère du soupçon», si bien désignée par Nathalie Sarraute, s’approfondissait en «temps des rumeurs». Nous en sommes là. Un magazine de télévision a récemment montré le ministre de l’Éducation confronté à différents personnels en lutte.

Voilà sans doute bien longtemps que l’on n’a pas connu une telle profusion de rumeurs. Dans tous les domaines, en particulier dans celui de la culture. Comme si «l’ère du soupçon», si bien désignée par Nathalie Sarraute, s’approfondissait en «temps des rumeurs». Nous en sommes là. Un magazine de télévision a récemment montré le ministre de l’Éducation confronté à différents personnels en lutte. Eux accusaient, lui démentait : le vrai, le faux, le soupçon, la rumeur s’entremêlaient inextricablement. La confiance avait disparu.

Les résistances aux actuelles réformes gouvernementales puisent ainsi une part de leur vigueur dans une longue expérience de promesses trahies, dans une spirale infernale de soupçons et de rumeurs.
L’affaire Patrice Alègre et la mise en cause de hautes personnalités de la politique, de la police et de la justice toulousaines alourdissent encore l’atmosphère et entachent la démocratie. Mais, situation nouvelle, la rumeur connaît là des développements extrêmement rapides producteurs de vérités. Comme s’il s’agissait là d’un mode d’émergence de réalités occultées ou de faits inavouables.

Vecteur de vérité, la rumeur est aussi utilisée pour tester les réactions à des décisions impopulaires programmées, pour déjouer des résistances éventuelles, pour préparer au consentement ; bref, pour gouverner.

Par exemple, il se dit de façon persistante que le Palais de Tokyo va fermer — ce qui serait évidemment un drame ! Heureusement, rien de sérieux ne permet de l’affirmer. Mais tout autorise à le croire : une certaine réticence des autorités de tutelle à donner au Palais de Tokyo les moyens de son action, un mépris global de la droite vis-à-vis de l’art contemporain, et bien sûr une politique générale d’économies drastiques. Le budget 2003 du ministère de la Culture a été amputé de 5,2% de ses moyens — un record ! —, en dépit de l’engagement du Président de la République de le «sanctuariser» !
Mais surtout, cette rumeur se nourrit des intentions assez clairement affichées du ministère de la Culture de fusionner le Centre national de la photographie, les Archives photographiques et la Galerie nationale du Jeu de Paume. Autrement dit, de supprimer purement et simplement deux institutions. Un horizon est ainsi tracé. Tout devient alors possible…

Autre rumeur, heureusement démentie par les faits : les coupes sombres prévues dans le budget de l’AFAA (Association française d’action artistique) par le ministère des Affaires étrangères — on parle de 20% ! — auraient directement menacé le pavillon français à la Biennale de Venise : autrement dit, la présence de la France sur la scène internationale de l’art.
On dit même que ce sacrifice aurait été envisagé sans émotion particulière par les responsables du Ministère des Affaires étrangères.

Là encore, la rumeur repose sur un socle d’expérience. Le Premier Ministre n’a-t-il pas, dès son arrivée au gouvernement, purement et simplement annulé l’exposition internationale sur l’«Image» prévue en 2004 : au mépris des engagements de la France, qui avait pourtant été officiellement élue par le comité international d’organisation ; au détriment des intérêts directs des secteurs industriels et culturels liés aux images sous tous leurs aspects ; et sans vraiment prendre la mesure du déficit de rayonnement culturel et artistique que cette décision occasionnait pour la France au niveau international — rayonnement dont le rapport d’Alain Quemin a pourtant montré la faiblesse, voire la disparition.

La nouveauté réside dans le sentiment que tout, c’est-à-dire le pire, est désormais possible.

Le libéralisme lamine ces pans immenses de la culture qui sont incompatibles avec les lois du profit. Dans ces conditions d’anémie croissante, de famine programmée, les barrières antérieures entre le possible et l’impossible sautent une à une. Et si le mouvement s’accélère avec la nouvelle majorité, il n’a pas commencé avec elle.

En dépit des promesses électorales, des discours lénifiants et des déclarations d’autosatisfaction, la culture, pas plus que son budget, ne sont désormais «sanctuarisés». La culture et l’art sont désacralisés, rabaissés au niveau des produits ordinaires, c’est-à-dire soumis sans protection ni soutien aux règles d’un univers étranger et hostile.

Dans ces conditions, tout, même l’impensable, est désormais possible. Et ça, ce n’est pas une rumeur. C’est la condition de la culture et de l’art à «l’ère du soupçon»…

André Rouillé

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Véronique Joumard, Miroirs, 2003. Six miroirs, film à vision angulaire. 180 x 60 cm chaque. Photo : paris-art.com ; Courtesy Galerie Cent8.

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