ÉDITOS

Epoque de l’art-marchandise

PAndré Rouillé

Les récents mouvements de contestation et d’émoi des artistes et des chercheurs sont venus souligner combien l’art et la culture, mais aussi la recherche scientifique, sont en France en plein bouleversement. Une nouvelle époque est en train de naître, qui aura des effets majeurs, sans doute irréversibles, et à de nombreux égards dramatiques.
Ce changement est assez justement caractérisé par les termes de la mission que le chef de l’État a confiée à la ministre de la Culture (août 2007) en lui demandant d’accorder une absolue priorité à la «démocratisation culturelle». Celle-ci aurait, dans les années précédentes, «globalement échoué parce qu’elle ne s’est appuyée ni sur l’école, ni sur les médias, et que la politique culturelle s’est davantage attachée à augmenter l’offre qu’à élargir les publics».
C’est clair : une politique de la demande succède à une politique de l’offre. Les publics (au pluriel) prévalent désormais sur les créateurs

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La priorité ne va pas tant aux «publics» eux-mêmes qu’à leur élargissement, trahissant une conception quantitative de la «démocratisation culturelle» qui tend à assimiler les «publics» à des «consommateurs». Le mouvement a certes débuté depuis plusieurs années déjà, depuis que les musées se sont lancés dans la commercialisation d’une panoplie de plus en plus large de produits dérivés et de services. Depuis que, dans les établissements publics, l’économie de marché s’est invitée aux côtés des politiques artistiques et culturelles jusqu’à en devenir une dimension majeure.

Aujourd’hui, la marchandisation de la culture et de l’art s’accélère avec la mondialisation. La nécessité d’élargir les publics, clients et consommateurs, conduit les plus prestigieuses institutions, comme Le Louvre ou le Centre Pompidou, à monnayer leurs services, leur notoriété et l’usage de leurs collections sur la scène internationale — les récents accords passés avec Abou Dhabi illustrent magistralement cette politique de chasse planétaire aux partenaires culturellement trop éloignés pour être autre chose que des clients.

De tout cela, l’art, la création et la culture ne sortent pas intacts. Alors que l’art moderne s’est déployé au XXe siècle dans un cadre de prémondialisation, et à distance souvent fortement affirmée de l’économie, en ce début de XXIe siècle, au contraire, de vastes secteurs de l’art assument et exploitent sa consanguinité nouvelle avec l’économie et le marché.
L’économie de marché mène le jeu dans cet art contemporain soumis au tempo de la mondialisation, des grandes foires et maisons de vente internationales, de la spéculation financière, et de ses proximités avec l’univers du luxe.

Cet art-marchandise pour un public-consommateur doit de fait être formaté pour répondre à des demandes de plaisirs esthétiques, de divertissements et de loisirs, à des désirs de possession et de collection, à des démarches spéculatives, ou à des recherches de notoriété. C’est cet art orienté vers la satisfaction de fonctions utilitaires, sociales et marchandes qui a, aujourd’hui, manifestement des faveurs de l’État.
Il semble en effet que la «démocratisation culturelle» amplement invoquée soit réduite à son aspect quantitatif, et «les publics» repliés sur leurs dispositions à consommer et à entrer sur le marché de la culture — voir à cet égard la façon dont les touristes sont traités dans les grands musées.
Il est probable que les velléités d’instaurer une certaine gratuité des musées n’aboutiront jamais… Tandis que les mesures destinées à soutenir activement les «industries culturelles» et le marché de l’art seront, elles, amplement appliquées comme le confirment d’ores et déjà le rapport confié à Martin Bethenot, commissaire général de la Fiac.

La période qui s’achève est celle d’André Malraux, Jean Vilar et Jack Lang, qui pratiquaient une politique d’«offre de culture», selon l’expression de nos idéologues du changement qui parlent de culture et d’art avec la langue de l’économie de marché. «La démocratie culturelle, expliquent-ils, c’est veiller à ce que les aides publiques à la création favorisent une offre répondant aux attentes du public».
Conformément au nouveau discours officiel, les «attentes du public» prévalent sur la création, et la consommation sur la production. Cette conception totalement quantitative de l’art et de la culture est aux antipodes de la création.

Car créer, ce n’est pas «répondre aux attentes du public», mais au contraire les bousculer. Alors que la consommation est de l’ordre de la répétition, la création est, elle, différence et nouveauté. La demande se fixe sur le déjà-vu, le connu, et l’admis, tandis que créer c’est inventer de l’invu, de l’inouï: de l’impossible.
En plaçant ainsi l’art et la culture sous le régime de la consommation, les petits bureaucrates ultralibéraux qui nous gouvernent trahissent leur mécompréhension fondamentale des processus créateurs : créateurs d’art évidemment, mais aussi créateurs d’avenir, de notre avenir commun. D’autant plus qu’ils s’en prennent avec la même inconscience destructrice à la création artistique et à la recherche scientifique, aux forces productives d’avenir.

Défendre la dynamique créatrice face à la doxa consumériste oblige à déjouer la conception quantitative de la qualité, à soutenir que les œuvres et les spectacles ne s’apprécient pas au nombre d’entrées vendues, et que les audiences (parfois) modestes de certaines créations ne sont pas l’expression d’un mépris du public. Bien au contraire.
Mais la création, qui consiste à inventer de nouvelles manières de faire voir d’autres choses, à définir un «autre art dans l’art» (Gilles Deleuze), est toujours confrontée au risque d’être minoritaire à cause des efforts qu’elle exige pour être abordée, appréciée, comprise. A l’inverse de l’art-marchandise qui attire le public par le confort d’un univers esthétique connu, propice à l’achat.

L’art-marchandise est à la création artistique ce que la recherche appliquée est, en science, à la recherche fondamentale. Or, force est de déplorer que la création artistique et la recherche scientifique sont, l’une et l’autre aujourd’hui en France, dans une situation terriblement préoccupante.

En privilégiant sciemment l’art-marchandise contre l’art-création au nom des «attentes du public», en sacrifiant la recherche scientifique fondamentale au profit de la recherche appliquée au prétexte du pragmatisme, et en minant toutes les filières universitaires spéculatives, ceux qui président aux destinées de la France prennent le risque de faire qu’elle ne soit bientôt plus qu’un pays d’exécutants qui aura perdu cette puissance créatrice qui s’est constituée au fil des siècles aussi lentement qu’elle se dispersera rapidement à tout jamais, faute d’avoir été dûment encouragée.

André Rouillé.
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