ART | CRITIQUE

Engrammes

PFlorent Jumel
@27 Sep 2012

Dans un quartier populaire chargé d’histoire en pleine mutation, la galerie 22,48m² confie à Simone Frangi le commissariat l'exposition "Engrammes" pensée autour de l’osmose. Osmose entre l’espace de la galerie et l’espace urbain, osmose entre des pratiques artistiques et les concepts théoriques dont elles sont issues.

La galerie 22,48m², au travers d’un positionnement critique assumé, propose une réflexion sur l’exposition de l’art contemporain et son espace dédié. Alors que la grande majorité des lieux consacrés suivent la tendance de l’expansion, la galerie de Rosario Caltabiano impose une surface immuable, délimitée et concise.
Un commissaire d’exposition est alors chargé d’aborder l’espace scénique des oeuvres comme un propre matériau à travailler. La présence d’un scénographe d’exposition en galerie n’est pas anodine. Simone Frangi laisse une grande place dans son travail de commissaire au discours théorique et philosophique autour duquel s’articulent les travaux des artistes qu’il choisit. Avec «Engrammes», il signe une exposition collective minutieuse, faite sur mesure. Chaque œuvre a en effet été produite pour l’espace, issue de discussions entre artistes et commissaire autour des enjeux plastiques et théoriques chers à Simone Frangi.

En neurophysiologie, l’engramme est la trace biologique de la mémoire dans le cerveau. Il s’agit d’une mémoire physique que possèderait le corps, et par extension à l’inanimé, que possèderaient également les objets. Une mémoire qui s’affranchit du langage, une mémoire physiologique et plastique, une mémoire organique et inorganique. Voici le point de départ du propos de Simone Frangi, qui réunit des oeuvres autour d’une réflexion sur la charge biographique intrinsèque à chaque chose.

A même le sol, semblable à un carroyage d’archéologue, Sergio Verastegui présente quinze objets provenant de l’espace urbain avoisinant la galerie, dans une pièce intitulée Espanto del futuro, ou la peur de l’avenir en français. En langage scientifique, le fait de carroyer consiste à quadriller le chantier de fouilles archéologiques par des fils posés à même le sol afin de délimiter des espaces égaux. Traces du temps qui passe ou artéfacts de l’éphémère, cette série d’objets déploie sa surcharge biographique et impose, au-delà d’un discours sur l’aspect formel et esthétique des objets, un discours sur le sens et la vocation. La force narrative de la pièce est entrevue comme intention artistique, ou comment l’artiste réactive la puissance biographique de l’objet. Chaque fragment revêt alors une dimension historique, celle du témoignage et de l’autorité de l’objet. Décontextualisé puis recontextualisé, comment l’objet parvient-il à préserver sa qualité de vecteur de sens?

Ji-Youn Lee, avec Cadeau n°32, expose un paquet de tissu minutieusement noué. La matière première provient de chutes de tissu. Ici exposé proprement, déposé sur une étagère prenant sa base sur un mur immaculé, l’objet peut à tout moment être déplacé dans l’espace public, selon un protocole établi par l’artiste. Une fois à l’extérieur de la galerie, le cadeau de Ji-Youn Lee revêt une nouvelle dimension et se voit conférer un nouveau statut. La prééminence de la matière sur l’intention artistique offre une formidable opportunité aux spectateurs pour penser le statut de l’oeuvre, entre l’intérieur et l’extérieur de la galerie.

Dans le prolongement de la réflexion engagée sur la trace, les oeuvres de Pierre Derrien révèlent et interviennent sur les surfaces compromises. Alors que la galerie connaissait cet été des travaux de rénovation, l’artiste a souhaité conserver un mur en l’état.
Alessandro di Pietro sonde quant à lui la vaste thématique de l’archive et de la collection en présentant une accumulation de gravures sur plexiglas.

Il s’agit dans cette exposition d’interroger les objets au travers de leurs résonances émotives, philosophiques et biologiques, en échos au concept de survivance chez Warburg. Les objets prennent alors sens, ils se laissent appréhender par la rencontre de temps hétérogènes qui prennent corps ensemble. Une certaine poésie se dégage de cette exposition animée d’une démarche qui évoque la trace comme la possibilité d’une image de soi.

Œuvres

— Pierre Derrien, Jonathan Burnside, 2012. Peintures murales, enduits secs, enduit gras, peinture acrylique, pigment. Dimensions variables.
— Alessandro Di Pietro, Scultura in stasi (I-7, I-8, I-9, I-10, I-11, I-12), 2012. Gravure sur plexiglas, mousse, carton. 50 x 82 x 42 cm.
— Ji-Youn Lee, Cadeau n°32, 2012. Chutes de tissu.
— Sergio Verastegui, Espanto del futuro, 2012. Technique mixte. 212,5 x 120,5 cm.