DANSE

Enfant

PSophie Grappin
@20 Oct 2011

Reconduisant le travail entamé avec Raimund Hoghe et Julia Cima dans Régi, Boris Charmatz propose enfant où il fait du corps enfantin le champ d’un questionnement sur la genèse et la transmission du mouvement. Le chorégraphe parvient brillement à élever le débat au-delà de l’anecdotique enfance et, ce faisant, incorpore totalement celle-ci aux enjeux de sa pièce.

Une grue mécanique, actionnée d’on ne sait où, s’anime et signifie le début du spectacle, tandis qu’un corps gît inerte au sol. Mouvements latéraux, rotations, tractions, élévations, le bras rudimentaire déclenche un dispositif fait de réactions en chaîne insufflant, petit à petit, sur les différentes parois de la scène, mouvements et sonorités fantomatiques. Comme face au film Der Lauf der Dinge, du duo artistique Fischli et Weiss, il se crée quelque chose de presque comique, dans un retournement des principes bergsoniens du rire: ici, donc, du vivant plaqué sur le mécanique.
Et le rire préfigure la gêne qu’il aurait pu masquer. Celle qui naît juste après, devant la réification complète de deux êtres, suspendus comme des morceaux de viandes, après une lente traction au sol, dans une forme d’obscénité indicible. Leur dépôt sur un sol lui aussi mobile — faux tapis elliptique, presque vraie plateforme de power plate — donne lieu à une rencontre physique sans équivoques. Tandis que vibre la surface du sol, que s’accélère les mouvements d’oscillation à l’œil comme à l’oreille, les trois adultes s’accouplent avec une passive frénésie qui fait du contact entre les corps comme des mouvements observés le résultat involontaire d’une forme de machination, lutte perdue d’avance contre un processus régissant les corps.
De là naissent et entrent en scène les enfants.

Tout petits dans leur sages costumes noirs, ils se placent dans l’espace où, à la suite des trois danseurs, ils vont jouer le jeu des corps inertes, tandis que les «grands» remplaceront les machines. Il y a manifestement un plaisir ludique palpable dans cet abandon confiant aux mains adultes: bien que manipulés, les corps enfantins ne paraissent pas pour autant entravés ou aliénés, ils évoquent plutôt les souvenirs ensommeillés où papa-maman vous portaient jusqu’au lit, ceux, entre gosses, où l’on jouait à se laisser faire, pour le plaisir de ne plus rien contrôler…
Ainsi le rapport qui se joue entre cette passivité volontaire et l’action de manipulation respectueuse diffère réellement de celui initié par la machine. On voit à peine le poids d’un corps lorsqu’il est soutenu par du vivant quand, au contraire, le mécanique désigne les masses, leur façon de résister au mouvement.

Bien sûr le parti pris de l’inertie est troublant. Il convoque des images morbides terrifiantes (doit-on évoquer les camps de concentration, sans discréditer par ailleurs les autres enjeux de la pièce, à la manière d’un point Godwin du spectacle vivant?), mais surtout il interroge notre relation au corps de l’autre, notamment à travers l’idée de transmission et de «génération».
Comment se génère un mouvement, une idée, un son? D’où et selon quels processus se diffusent-ils de corps en corps, au-delà et en deçà des voies identifiables de l’apprentissage et de ce que l’on nomme transmission?
Le clin d’œil à l’enfant-pantin Michael Jackson, bien que grinçant, vient sans doute attester de la vitalité de ces enfants-là, qui s’amusent, plus loin, à courir et hurler sur une scène devenue cour de récréation. Et le bel exercice de liberté, quand ils se retrouvent à improviser des trajets chaotiques sur scène, à décider de la manière dont, à leur tour, ils peuvent ou doivent manipuler les adultes. Renversement final qui clôt le spectacle et succède à une scène comme inspirée du joueur de flûte de Hamelin…
On aurait pourtant tort de s’arrêter à une lecture trop narrative. Bien qu’inspirée par le sort des enfants sans papiers, la pièce prend tout son intérêt dans ce qu’elle contient de plus abstrait, dans ce contrat qui lie danseurs et enfants sur scène et qui donne toute leur contenance aux images qui en émanent.