ART | EXPO

Energie sombre

12 Jan - 13 Mai 2013
Vernissage le 12 Jan 2013

Florian Pugnaire et David Raffini collaborent régulièrement à des projets communs. Les vidéos et installations qu’ils réalisent suivent un scénario minutieusement établi dont le fil narratif aboutit fréquemment à de spectaculaires catastrophes, figures fortes et convaincantes d’une poétique de la métamorphose.

Florian Pugnaire, David Raffini
Energie sombre

L’exposition au Musée National Pablo Picasso, La Guerre et la Paix, permet de découvrir une toute nouvelle production –Énergie sombre– dans laquelle un véhicule est lancé à vive allure dans une étonnante mise en scène.

La course effrénée de l’engin, les transformations qu’il connaît, les distorsions qu’il subit, la mue toute animale qu’il accomplit ouvrent sur une sorte d’allégorie de la création artistique, laquelle, pour reprendre les mots mêmes de Picasso, «est une somme de destructions».

Au-delà du récit fictionnel et des séquences choc, au-delà des images vertigineuses et des effets spéciaux, l’œuvre vidéo de Pugnaire et Raffini questionne le processus même de l’acte créateur dont le véhicule supplicié est, en l’occurrence, l’outil désigné.

Energie sombre: chronique d’une fin annoncée par Sylvie Coëllier, historienne de l’art contemporain et critique:

« Energie sombre: un petit camion se précipite vers sa propre destruction.

Energie sombre: le titre même de la vidéo de Florian Pugnaire et de David Raffini nous intime à saisir la prégnance de puissances «maléfiques», d’une force destructrice infiltrée au cœur des éléments en jeu.

Energie sombre semble ainsi nous convier à une fiction où le tragique le disputerait à un comique de situation, car elle raconterait, sur le mode épique des grandes productions de l’Entertainment la fin d’un simple «utilitaire» Volkswagen, un produit sans aura de notre société. Toutefois Energie sombre a une autre dimension, plus grave, plus vaste, cosmique.

L’«énergie sombre», c’est en effet le nom donné par les physiciens à des forces de l’univers, dont l’existence a été découverte en 1998. Si la terminologie des physiciens se doit d’être empreinte d’une neutralité toute scientifique, elle ne peut éviter la contamination que notre imaginaire attache aux deux mots accolés et dans lesquels résonnent alors les aspects mystérieux, effrayants, menaçants de l’univers.

Cette «énergie sombre», distincte de la «matière noire» ou des très inquiétants «trous noirs» identifiés plus tôt dans le siècle, occuperait près des trois quarts de l’univers.

On sait peu de choses, sinon qu’elle est un facteur d’accélération de l’expansion de l’univers, dont on a longtemps prévalu du caractère constant de l’expansion. Mais il est désormais démontré que le mouvement éloignant les étoiles les unes des autres s’amplifie.

Si selon un postulat reconnu, l’univers n’est pas infini mais clos, l’expansion, parvenant à ses limites, ne pourrait alors que se rétracter à son point d’origine. Il se produirait alors une immense contraction, un effondrement surnommé familièrement le Big Crunch.

Dans ces hypothèses la question du temps est cruciale. Ressentons-nous sur terre le temps comme fléché parce que nous sommes dans la phase de l’expansion de l’univers? Le temps peut-il être réversible? Y a-t-il une alternative à l’éloignement des planètes et des étoiles, à leur usure progressive, à l’entropie de tout notre système? L’inversion du temps, la grande contraction, s’opérera-t-elle brutalement dans une immense catastrophe?

La vidéo est un mode très fin pour porter ces questionnements à notre imagination. Elle nous suggère des remontées dans le temps et modalités temporelles diverses.

L’œuvre Energie sombre nous laisse la sensation d’un développement fracturé du temps, de reprises de scène contrariant la chronologie et la narration: allers et retours entre accélérations excitées et calmes angoissants, des tribulations entre fracas et enlisement, entre menace d’orage et mornes brumes, entre des rugissements de moteur et le pépiement ténu d’un oiseau.

L’opposition fait du véhicule le représentant d’une société dédiée au moteur à explosion, à l’exaltation virile du dépassement, à la toute puissance des énergies. La nature est pourtant résistante, puisqu’elle garde dans ses broussailles les carcasses rouillées de voitures rejetées.

Mais lorsque le camion apparaît à nos yeux dans sa compacité têtue, il semble animé d’une détermination pernicieuse à traverser tous les obstacles que la nature lui oppose. Il se précipite avec une ardeur jouissive dans une fange marécageuse, ses roues labourent un limon épais qui jaillit en éventail et le couvre de giclures picturales tandis qu’il patine et s’enlise, qu’un pneu fume de vapeurs soufrées.

Toutefois Energie sombre joue sur un registre en dessous: l’utilitaire n’est ni un truck monstrueux ni l’une de ces «belles américaines» des années 1950 aux ailerons rutilants. L’effet confère une légère dimension parodique qui extrait du spectateur un sourire.

L’humour produit ainsi sur lui, sur nous, un recul réflexif sur la construction de notre imaginaire par les grands groupes de productions culturelles. Des réminiscences de films à suspense affluent lorsque la caméra cadre une menaçante poutrelle métallique dressée sur le ciel et que le son prend des tonalités d’émetteurs mystérieux.

Et lorsque la poutrelle s’abat sur le camion pris dans le guet-apens du marécage, nous voyons un combat de forces où l’humain est exclu. Mais alors le montage fracturé répète et déconstruit tout en même temps le suspense.

Dans Energie sombre, sous l’humour (rappelons-le) de la situation, l’entrelacement de l’aventure du camion à l’hypothèse de la déflagration cosmique laisse pendante la question: la ruée vers l’autodestruction est-elle irréversible? »