DANSE | CRITIQUE

Encor

PFranck Waille
@15 Sep 2010

Entre terre et ciel, abstraction et expressivité, la danse de Catherine Diverrès, rythmée de contrastes, prend ici des allures de rituel. Une création qui honore de sa présence la Biennale de Lyon 2010.

Encore une parole, une seule, dite par un danseur avec un léger accent, pour tendre le décor: «Iesus, lui marchait sur l’eau» — et le geste seul se déploie devant deux rectangles tantôt sombres, tantôt lumineux et colorés, à la manière de grands tableaux monochromes. Une scénographie simple et forte, jouet des jeux de la lumière. Est-ce une manière d’être dans les eaux, et/ou à côté de l’eau, cette eau dont l’apparence change à l’infini avec les reflets du soleil?

Le geste se manifeste avec une grande liberté, une richesse et une inventivité qui pourraient dire quelque chose de l’infinie variété des impressions intérieures, des abstractions de l’âme qu’il est seulement possible de pressentir. Fluidité, décompositions saccadées absolument étrangères à la gestuelle du hip-hop dont certains usent et abusent, grande retenue d’un mouvement tendu dans le silence, pas de deux, trois, quatre ou cinq sur des événements sonores empruntant à Satie, Godard, Marin Marais ou encore à la musique industrielle. Les contrastes finement organisés rythment la danse de Catherine Diverrès, danse que certains trouveront froide, d’autres, au contraire, profonde, accroche du mouvement au cœur de l’être.

Danse pleine d’un humour serein également, tantôt travestie en ballet de cour détourné, ou en chœur de ballerines masquées rencontrant par surprise un sol inhabituel, ou abandonnant leur marche stéréotypée et comme figée à des danseurs en noir qui parviennent à rendre vivant ce qui ne l’est guère. Contrastes, rythme, costumes mis et enlevés sans compter, donnent à voir les cinq interprètes comme une multitude envahissant l’espace.

C’est que le geste fait vivre cet l’espace dans toutes ses dimensions au sein d’une écriture chorégraphique millimétrée. Si le sol est le partenaire permanent des danseurs, une simple tête renversée en arrière et un regard perdu vers ce qui pourrait être le ciel, ouvrent vers la dimension aérienne de la scène ou, mieux, invitent à une contemplation abstraite. C’est l’espace d’au-dessus (d’au-dessus des eaux?) qui devient vivant.

Entre terre et ciel, donc, deux longues tiges dessinent des arches rythmées, ou font chanter l’air du bout des bras d’un danseur, lointain écho des danses de Loïe Fuller où seules les structures resteraient, où les draps blancs laisseraient place à un vide d’une présence absolue. Cette prolongation de l’homme dans l’espace donne à celui-ci une intensité inhabituelle, et le simple mouvement des tiges dégage une beauté plastique insufflée de mouvement.
Entre terre et ciel, encore, la densité de l’air accueille le bond d’un danseur suspendu dans le temps. Pour aller plus loin, pour aller plus haut, un autre se projette dans des déséquilibres en apesanteur, soutenu par d’invisibles filins. Nous sommes alors très loin de l’utilisation spectaculaire d’accessoires permettant d’échapper un temps à la loi de la gravité, comme cela se voit dans certaines productions. Ici, les filins sont les partenaires d’une gestuelle expressive, d’une poétique de la légèreté qui voudrait nous dire quelque chose de nous-même. Tout concourt à la densification de l’espace, vivant de ce qui le traverse, invitation à l’élargissement de notre espace intérieur.

Si Encor résonne avec «en chœur», la majeure partie de la pièce présente, paradoxalement, des interprètes évoluant chacun dans son propre espace, presque sans rencontre ni échange de regards avec les autres. C’est un chœur fait de juxtapositions, alors que dominent sur le plateau les lignes droites — structurant l’espace de manière répétitive, quasi obsessionnelle —, et les diagonales insistantes.

Et si chacune de ces directions avait une qualité particulière, laissait se dégager une atmosphère, un état d’esprit? La courbe, le cercle, quasi exclus jusqu’ici, s’imposent dans un tableau où les rencontres deviennent constitutives: entourés d’une ronde de vêtements blancs et de roses rouges, les danseurs entrent dans la nudité comme dans la relation, dans un corps à corps d’une grande retenue. Sur les peaux, peu à peu, des écoulements rouges qui envahissent les pores, un à un. Tout suggère un rituel. Mais pas un rituel sanglant. Peut-être, plutôt, celui du premier hymen, ou de la première sortie vers la lumière, hors des eaux matricielles…

— Direction artistique et chorégraphie: Catherine Diverrès
— Danseurs: Carole Gomes, Isabelle Kurzi, Thierry Micouin, Rafael Pardillo, Emilio Urbina
— Scénographie: Laurent Peduzzi
— Musiques: Jean-Luc Guionnet, Denis Gambiez, Eric Satie, Marin Marais
— Création lumières: Catherine Diverrès, Pierre Gaillardot
— Création costumes: Cidalia Da Costa
— Son : Denis Gambiez
— Régie lumières: Eric Corlay
— Direction Technique: Marc Labourguigne