DANSE | INTERVIEW

Elie Hay

PCéline Piettre
@28 Nov 2008

Dans son premier projet chorégraphique, Elie Hay invite le réel sur scène pour tenter de revenir à l’essence de l’acte tragique, amoureux ou conflictuel.

Céline Piettre. I Like Him and He Likes Me est ton premier projet chorégraphique. Avant lui, tu as déjà exploré l’univers de la performance et de la vidéo…
Elie Hay. A 20 ans, j’ai éprouvé les limites du langage chorégraphique que l’on avait pu m’enseigner au point de me sentir progressivement étranger à lui, lassé par la rhétorique abstraite du mouvement dansé. Cette mise à distance critique m’a conduit à m’intéresser à la performance dans ce qu’elle a de plus littérale, de plus engagée, dans son lien avec le réel et le contexte politique et social, comme un champ ouvert d’expérience. Ce qui m’intéressait, c’était de trouver d’autres manières de mettre le corps en action selon une problématique accessible et des enjeux réflexifs. Le travail de Paul McCarthy, par exemple, reste une référence majeure.

Pourquoi ce choix de prolonger ton travail de performer et de vidéaste par l’écriture chorégraphique ?
Elie Hay. Justement, I Like Him et He Likes Me appartient à une typologie très particulière, ambiguë, qui oscille entre la performance et le spectacle, le live et la vidéo. Sa forme entre en résonance avec mes expériences passées et mon désir de m’inscrire dans un champ ouvert et signifiant.

Tu as été l’interprète de Gisèle Vienne, Jonathan Capdevielle, et très récemment de Christophe Haleb dans Domestic Flight ? Ces chorégraphes utilisent un vocabulaire proche de celui du théâtre ? Est-ce que ces collaborations influencent ton travail, lui insufflent une forme de théâtralité ?

Elie Hay. En collaborant avec eux, j’ai appris la manière de jouer avec les langages ; parfois quelques gestes renvoient à des langages, clairement repérables, parfois aussi on peut jouer avec des « clichés » du langage et à l’intérieur, y inventer une gestuelle… avec ces chorégraphes j’ai donc appris une alchimie très précise des codes langagiers. La narration est un laboratoire.

A l’origine de cette proposition chorégraphique, il y a un triptyque vidéo déclinant trois « états de corps » en action : La Bagarre, L’Amour, La Fête. Les volets I et II sont présentés à la Ménagerie de Verre. L’un d’eux, La Bagarre, y est transposé en live. Peux-tu nous en parler ?
Elie Hay. Au départ, les vidéos devaient être montrées dans un espace muséal et non dans un lieu de danse. En juin 2008, le Mac/Val m’a proposé de créer, dans le cadre du colloque « Postures et Impostures », la version live du premier volet de cette trilogie : le combat. C’était un défi pour nous, car c’est une forme très difficile à réaliser en live, qui demande une implication physique, personnelle très intense et dépasse le cadre conventionnel d’un spectacle de danse. Il s’agit d’une bagarre réelle entre Lorenzo de Angelis et moi même, avec une prise de risque tout aussi réelle. En cela, on va à l’encontre du langage chorégraphique. Souvent, la danse a eu la volonté de préserver le corps, de l’assouplir, de l’épanouir. Là, au contraire, on est dans une expression très directe, concrète, brute. A la base, le projet vidéo s’appelait simplement Gestes, comme si les actions de se battre, de faire l’amour ou de faire la fête pouvaient appartenir au registre chorégraphique, se rapporter à un geste dansé. Cette dimension paradoxale, ironique m’intéresse particulièrement.

Dans cette proposition, la représentation est infiltrée par le réel…
Elie Hay Oui, l’intention était de tenter de faire s’effondrer notre propre rapport au spectaculaire, en se jetant dans l’acte, et d’observer ce qui s’y produit. Le travail a consisté à se rapprocher au plus près du réel, à en éprouver les foudres et les variations, à la manière d’un travail documentaire.  Je voulais simplement essayer de mener un geste, un acte jusqu’à son aboutissement, quitter le registre de la représentation, la dimension figurée et symbolique de l’affrontement spectaculaire, pour vivre un corps à corps réel.

Et dans la vidéo n°2, est-ce que vous faite l’amour pour de vrai ?

Elie Hay. Oui, dans le deuxième volet vidéo, il s’agit d’un acte sexuel inversé. On y voit un homme et une femme, un peu ivres, dans un lieu indéterminé, clos. Une certaine tension est perceptible entre eux, si bien que le spectateur s’attend à un rapprochement des corps. Or, ce dernier ne se produit pas dans le sens attendu, puisqu’au final, c’est la fille qui pénètre l’homme.

Tu assumes des corps surexposés, obscènes ou le montage vidéo te permet-il d’échapper à la brutalité du visible?
Elie Hay. Avec le montage, mais surtout la réalisation — flous, ralentis, corps en apesanteur — on évite justement les poncifs de l’imagerie pornographique. Au contraire, comme nous vivons cette expérience pour la première fois, il se dégage une certaine fragilité, une maladresse réelle, en totale opposition avec la « virtuosité » du porno. Je voulais montrer la poésie de l’acte, cette possibilité de poétisation du réel. D’autant que cet inversement des rapports de force crée une forme de violence : le mâle se retrouve destitué dans sa position dominante et la femme investie d’une puissance phallique (même si elle reste symbolique)…

L’amour et la bagarre sont deux réalités a priori antithétiques. Est-ce que tu cherches à les relier, comme les deux versants possibles de la rencontre physique ?
Elie Hay. Evidemment, il y a de la violence dans l’amour et de la générosité dans le combat. Cette ambiguïté est fondamentale. Mais ce qui m’intéresse, c’est l’écriture singulière de chaque situation, qui implique une esthétique propre et se situe en dehors de toute problématique dualiste.

Il y est question de rencontre, mais aussi de lien…

Elie Hay. Dans la bagarre comme dans l’amour, la typologie de la rencontre resterait comme irrésolvable, et la danse jaillit de cette impossibilité. Je parle des rapports de force en général, comme d’une réalité qui n’aboutit pas forcément à la destruction. Quand on combat l’autre, on valide sa présence, on rassemble tous ses efforts pour lui, d’où l’existence d’une forme de  générosité. Il s’agit aussi d’éprouver, à échelle humaine, les antagonismes, les tensions qui régissent notre monde d’aujourd’hui, ce mouvement tectonique, ce «frottement » des individus et des civilisations entre elles.

I Like Him et He Likes Me a t-il nécessité une préparation spécifique, un « training », adapté à cette prise de risque, à cet engagement corporel ?
Elie Hay. Quand on a commencé à travailler sur le live, nous avions tendance à nous faire mal. Il a fallu prendre le contre-pied de cette violence, en travaillant dans la souplesse, dans un rapport au corps très calme, où l’on va chercher l’autre. Peu à peu, cette technique nous faisait gagner en puissance, jusqu’à développer une énergie conséquente sans pour autant porter atteinte à notre intégrité physique … On a continué à travailler sur la générosité du rapport à l’autre : comment l’atteindre, le recevoir ? Pour cela, nous cherchions la relaxation du corps en allant au hammam, ou en pratiquant l’hypnose. Aussi pour ce duo, nous écoutons les concertos italiens de J.S. Bach. Chez Bach, dans cette partition, le mouvement est franc, l’accroche est offensive, pas agressive, elle génère un autre espace. Bach travaille le jaillissement des notes, et ce jaillissement perdure comme une onde de choc. Nous regardons aussi Le Combat de Jacob avec l’ange ; ce tableau de Delacroix dans lequel la peinture jaillit du dessin. Nous pratiquons les somatiques, et regardons aussi la manière dont les supporters de football s’affrontent en Russie.

Et pour la scène d’amour ?
Elie Hay. Là, c’est différent, car on le fait pour la première fois. On est soumis à un cahier des charges très précis — pas de désir, pas de contacts préalables — qui doit nous amener à une certaine qualité de corps, nourrie d’étrangeté. Il y a une oscillation constante entre le jeu et le vécu, entre la représentation et le réel. Par moment, on joue la comédie, à d’autres, on est totalement en prise avec ce que l’on vit. Je pense notamment aux séries B où les gens jouent mal et parviennent, paradoxalement, à un certain degré de vérité… Passer par le faux pour trouver le vrai, faire des détours pour rejoindre le réel, comme dans un travail hyperréaliste, c’est ce que j’essaie de mettre en place.

Tu touches à des sujets, violents, sexuels : on pourrait te qualifier de provocateur…
Elie Hay. Je ne veux pas choquer le public mais expérimenter ce que peut être l’aboutissement d’un désir, d’une réalité pas forcément admise, à moitié dite, en questionnant notre rapport au réel.

Est-ce une façon de libérer le corps dans une perspective cathartique, un moyen de se défouler ?
Elie Hay. Il y a certes une énergie qui se libère, même si ce projet n’est pas pensé en ce sens. Il s’agit plutôt d’emmener le corps dans des sensations singulières, qu’il n’avait peut être pas expérimentées auparavant, d’observer comment il se construit différemment et s’affranchit de certaines craintes et appréhensions, réinterrogant sans cesse sa propre écriture.

Tu as l’impression de franchir une étape en danse, de participer à l’avènement d’un nouveau langage ?
Elie Hay. Ce serait beaucoup dire. Le rapport au réel a déjà été énoncé dans la performance mais aussi dans le réalisme pictural du XIXe siècle, et les récurrences autour du combat ou de l’acte de chair sont nombreuses dans la danse. Ce qui me semble juste de changer aujourd’hui, ce sont les modalités avec lesquelles cela s’effectue, avec une dramaturgie simpliste, une action élémentaire et signifiante … Comme si en dépouillant la dramaturgie, on essayait de retrouver l’essence de l’acte tragique, amoureux ou conflictuel.

Informations pratiques

La Ménagerie de Verre, Paris 11ème arr.
Festival Les Inaccoutumés (18 nov.-13 déc. 2008)
Elie Hay, I Like Him and He Likes Me, 28, 29 novembre, 20h30
Réservation du lundi au vendredi de 14h à 18h au 01 43 38 33 44

Lien
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