ART | CRITIQUE

Electroplatane

PFrançois Salmeron
@20 Avr 2015

«Electroplatane» compile bon nombre d’œuvres apparaissant comme autant de trophées ou de souvenirs des périples de Laurent Tixador à travers le monde. Inlassable explorateur, son œuvre s’apparente à de véritables performances examinant l’endurance, les ressources et les capacités d’adaptation de notre humaine condition en milieu hostile ou inconnu.

On avait laissé Laurent Tixador à la dernière Biennale de Belleville, où il avait rejoint le Pavillon Carré Baudoin à pied depuis Nantes, rapportant pour l’évènement des petites sculptures fabriquées à partir d’objets glanés sur la route. Et on le retrouve donc pour «Electroplatane» qui compile d’ailleurs bon nombre d’œuvres apparaissant comme autant de trophées ou de souvenirs de ses divers périples à travers le monde. Car l’œuvre de Laurent Tixador ne fait qu’un avec sa vie d’explorateur et d’aventurier décalé, et s’apparente à de véritables performances.

On découvre ainsi en guise de préambule son Journal de bord du voyage de Nantes à Belleville, compilant des canettes, des mégots, des bouteilles en plastiques, des emballages de barres chocolatées ou même la carcasse écrasée d’un vieux téléphone portable. L’art de Laurent Tixador se définit par là comme une pratique de la récupération, assemblant des matériaux de fortune glanés çà et là.

La série Walden fonctionne sur ce même principe de recyclage d’objets et d’emballages issus de la société de consommation, avec les gobelets ou les pots de crème glacée d’une marque américaine de fast-food. Le symbole de la malbouffe coïncide alors avec le nom de Walden, inscrit au pochoir, qui évoque non seulement un lac du Nord-Est des Etats-Unis, mais surtout le titre d’un ouvrage du philosophe H.D. Thoreau, penseur révolté contre le conformisme de la société américaine, le mercantilisme et l’esclavagisme en vogue au XIXe siècle.

Mais si Thoreau est connu pour son engagement politique, il est également réputé pour être parti vivre dans la nature, dans une cabane qu’il aura construite de ses propres mains, aux abords du lac Walden. Ce mode de vie trouve donc un écho dans la pratique même de Laurent Tixador, dont les expéditions en milieu naturel, voire en milieu hostile, le mènent à se débrouiller avec les moyens du bord, et à bâtir notamment de petits igloos faits de branches de noisetier, de feuilles et de mousses, comme dans la vidéo Au bout du huit jours on a repris notre place.

L’art de Laurent Tixador se déploie donc en marge de la société, hors des sentiers battus, et en appelle à des techniques rudimentaires de survie, à du bricolage. Il explique vouloir «subir l’influence forte d’un milieu, d’une situation, pour faire des œuvres qui n’auraient jamais été accomplies telles quelles dans un atelier.» L’enjeu consiste alors à se heurter à certaines contraintes, à certaines limites, et à s’accommoder des circonstances et ce, afin de voir ce qui peut en résulter d’un point de vue créatif.

Sur les parois d’une sphère en carton, Jumping Bean, dans laquelle il a vécu enfermé pendant une semaine lors de la Fiac 2009 (et qu’il a découpée finalement comme une pelure de fruit), Laurent Tixador a d’ailleurs écrit: «Transfiguration en Super Laurent… Jour 5: je me suis adapté à la situation. J’AI MUTÉ.» Art de la résistance, de l’effort. Surpassement de ses peurs, de ses angoisses, de sa claustrophobie. Transcendance. Laurent Tixador explore surtout les ressources de sa propre conscience et creuse les énigmes de notre humaine condition.

Est-il alors la peine d’en faire un super héros? Un aventurier des temps modernes? Un explorateur génial? L’artiste rejette toutes ces étiquettes. Tout comme il juge le concept d’«exotisme» tout à fait galvaudé quand on lui parle de ses expéditions au Pôle Nord en 2005, dont il a ramené des bois de renne qu’il a polis et sur lesquels il a dessiné, ou dans les archipels perdus de Kerguelen en 2012, où il vécut parmi la communauté scientifique présente sur l’île, et se mit même à son service (il en rapporte ici une étrange fusée soviétique toute déglinguée, découverte lors d’une balade, plantée dans le sol).

Le titre de l’exposition, «Electroplatane», fait encore référence à une installation électrique concoctée par l’artiste à partir de bois de platane issu de l’élagage de cet hiver. Le circuit court comme une liane ou une branche de lierre sur les murs de la galerie. Les brindilles de ce même bois servent aussi à construire la maquette d’un pont, avec de simples élastiques, présentée sur une palette faisant office de piédestal. Fidèle à ses principes, Laurent Tixador travaille donc avec des matériaux banals, pauvres, qu’il a coutume d’appeler du matériel «opportuniste», marquant par là une nouvelle fois sa volonté de s’adapter avec ce que son environnement immédiat lui fournit. L’artiste a également recours à des technologies simples, par exemple lorsqu’il construit des hachettes avec quelques bouts de bois taillés grossièrement, des silex aiguisés et des cordages.

Tout cela consiste bien entendu, à la manière de Thoreau, à remettre en question le confort de la vie moderne, et à considérer la pratique de l’art comme une épreuve faisant appel à l’endurance humaine. Une étonnante Machine à pâtes, présentant un impressionnant pressoir relié à une bonbonne de gaz, nous a même régalés de quelques assiettes de nouilles le soir du vernissage. On serait alors presque tentés d’effectuer un retour radical vers l’essentiel, et de vivre désormais en autarcie, loin d’un monde mondialement connecté, pourvoyeur infini de marchandises et de gadgets futiles. Mais pas sûr non plus que l’art de Laurent Tixador se réduise à une pensée réactionnaire contre l’idéologie capitaliste, ou à une philosophie de la décroissance. On y verrait plutôt une quête consistant à se confronter à des expériences-limites, examinant notre condition, ses ressources insoupçonnables, ses capacités de réaction, d’adaptation, de création. Ou, à la manière de Rousseau, autre adepte des longues marches et des promenades, une interrogation sur ce que pourrait être pour l’homme la vie à l’état de nature.

Œuvres
— Laurent Tixador, Fusov 1972-2012, 2012. 1er étage d’un lanceur de fusée de radiosondage soviétique FUSOV M-100, caisse en bois. 48 x 310 x 49 cm; caisse: 66 x 320 x 59 cm.
— Laurent Tixador, Machine à pâtes 5, 2015. Bois de platane, boîte de sirop découpée, réchaud et bouteille de gaz. 137 x 150 x 80 cm.
— Laurent Tixador, Killigussap Avataani, 2004. Bois de renne guilloché, peinture acrylique, étagère en bois de palette et de platane. 50 x 65 x 23 cm.
— Laurent Tixador, Tonnerre de Pougues, 2009. Bois, canon en acier 28 mm, boulets d’acier et divers objets + 1 moyen métrage. 25 x 90 x 30 cm.
— Laurent Tixador, Trophée de chasse, 2011. Bois sculpté, clous et plaque + une édition vidéo Chasse à l’homme. 64 x 51 x 6 cm.
— Laurent Tixador, Chasse à l’homme, 2011. Bouteille en verre 4,5 L: matériaux divers + une édition vidéo Chasse à l’homme. 65 x 55 x 40 cm.
— Laurent Tixador, série Walden, 2015. Déchet, peinture en bombe pochoir.