ART | CRITIQUE

El Perspectivista

PIris Van Dongen
@27 Mai 2013

Julia Rometti et Victor Costales, qui travaillent ensemble depuis 2007 entre l'Amérique du sud et la France, déploient une œuvre d'une systématicité redoutable. Leur exposition «El Perspectivista» se présente comme la déclinaison d'un petit nombre d'axiomes à la fois thématiques et visuels, sous la forme d’une sérialité voire d’une rythmique lancinante aux accents de transe chamanique.

Les œuvres de Rometti et Costales, toutes réalisées en 2013 à l’exception d’une pièce datant de 2012, sont imprégnées de thèmes relatifs au métissage et aux perspectives croisées; il suffit, pour s’en rendre compte, de jeter un œil aux titres choisis pour leurs précédentes expositions personnelles de l’année en cours: «Anarquismo magico» à l’Arco Madrid; «Exotismo Ordinario International Actual Neotropical» au Projectroom Arte à Quito (Equateur). Anarchisme magique et exotisme ordinaire, deux termes oxymoriques qui font signe vers l’entrelacement du proche et du lointain, de l’intérieur et de l’extérieur, ou encore du politique et du mythique.

Projetées, accrochées, posées sur une table, tracées au mur, disposées au sol: à travers les différents supports des œuvres se dégagent des variations autour d’un petit nombre d’éléments centraux, dont le cube de Necker, les références à la nature amérindienne, ou encore l’«Anarchisme magique».

D’un point de vue chromatique, la prédilection est accordée à la puissance neutralisatrice du noir et blanc ou aux subtiles variations de teintes traduisant les différents éclairages d’une journée. Le visiteur aperçoit en premier les Cosmovisión V-VI-VII, trois collages réalisés à partir de tirages photographiques noir et blanc posés à l’horizontale sur une table.

Réalisés à partir de vues prises en surplomb de la forêt amazonienne, issues des archives de l’Institut géographique militaire de l’Equateur, ces collages sont conçus de manière à former le motif du cube de Necker, cette illusion d’optique qui met à mal la perspective axonométrique, et dont il est possible de faire sens de plusieurs manières en fonction de l’angle choisi.

Si ces images ressemblent de façon frappante à un élément minéral, le mélange des règnes se précise avec la projection de L’Inconstance des pierres sauvages sur le mur qui fait face à l’entrée. En léger décalage, deux séries de 162 photographies d’une roche volcanique posée sur un carrelage blanc font défiler les teintes selon le moment de la prise de vue, depuis les tons orangés de l’aube jusqu’aux bleus crépusculaires.

C’est également un traitement à la manière d’un portrait qui est réservé aux douze photographies en noir et blanc d’agaves mortes, dont l’abondant feuillage retombe de manière à former une masse toute corporelle; on pense au plumage d’un grand oiseau tropical, à moins qu’il ne s’agisse du déguisement d’un chaman. Disséminées dans l’espace de la galerie, elles composent ensemble la série des Américanas.

Le fil conducteur du mélange des règnes prend la forme de la rencontre entre deux cultures avec Le Drapeau de l’anarquismo mágico, accroché dans l’espace intermédiaire séparant les deux espaces principaux de la galerie. Ce drapeau noir et rouge aux couleurs de l’anarchisme est réalisé à partir des graines de Huayruro, réputées pour leurs propriétés psychotropes et naturellement bicolores, un drapeau dont la signification sous-jacente s’enracine dans le récit de l’«Anarchisme magique», une spéculation sur ce qu’aurait pu produire la rencontre d’un anarchiste européen exilé en Bolivie et d’une communauté de natifs semi-nomades.

En pénétrant dans la seconde pièce de l’exposition, on retrouve des éléments tels que le cube de Necker et les roches volcaniques, à ceci près qu’avec Roca | Azul | Jacinto | Marino | Errante, les roches, de photographiées qu’elles étaient, sont cette fois bien présentes sous forme physique. Le statut de la représentation est toujours ambigu dans l’œuvre des deux artistes: ici, l’objet posé sur le dallage géométrique qui le fait apparaître comme la projection d’un volume géométrique dans un plan — mais un plan multiple, perverti, simulacre de rationalité — nous semble bien moins présent ou réel que les portraits photographiques qui visent à l’exhaustivité par la sérialité poussée à l’extrême. De manière générale dans l’exposition, le représenté joue avec son inscription même au sein de l’image; le sujet s’extrait de l’image, se surimpose à elle, ou au contraire la troue de son pesant de réel.

Sur le mur adjacent, la nature de l’image, comme matérialisant un point de vue incarné et aléatoire, est interrogée à travers les sept tirages photographiques de la série Intersecting logical or transversal intersection geometrically equal to a superset of division, où la vue sur le désert est fractionnée par la structure métallique d’un belvédère qui trace au sein du paysage des constellations en cristal similaires à celles obtenues par découpage et assemblage dans les Cosmovisión V-VI-VII déjà évoquées.

Le vocabulaire formel n’est pas si éloigné de celui des artistes minimalistes: dallage au sol, photographies noir et blanc de paysages, variations autour de la structure cubique, etc. Ces formes épurées sont cependant loin de souscrire au credo minimaliste du «what you see is what you see», puisque chaque élaboration plastique est en réalité un signe en direction d’une construction théorique sous-jacente complexe richement documentée.

Le mur du fond de la seconde pièce est ainsi occupé par Marginalias, projection en boucle de 32 images fixes et écrits sur le mur au crayon, où les images des aigles marquant l’entrée des égouts sur les trottoirs de Mexico, étrangement différents en dépit de leur nature de poinçon officiel, sont mis en regard avec des extraits de textes en provenance de Shamanism, Colonialism and the Wild Man et My Cocaine Museum de Michael Taussig, ou encore d’une chanson russe, Murka, qui fait partie folklore anarchiste révolutionnaire.

De ce fait, les ramifications ne se font pas seulement entre les œuvres d’une même série dispersée dans la galerie ou au moyen du réemploi des mêmes éléments de base; mais également en profondeur, reliant des couches de signifiants plus ou moins explicites.

Le jeu avec la référence et l’anecdotisme flirte avec l’opaque dans A.A. Tropicalizado-Los tres días más felices de su vida, où 41 clips de bureau, assemblés en constellations différentes, sont superposés à 9 portraits photographiques noir et blanc d’Antonin Artaud.

Du point de vue formel, on retrouve la fragmentation de la perspective, l’ouverture à un regard multiple sur le réel, transposant le dispositif interne à la photographie de Intersecting logical or transversal intersection geometrically equal to a superset of division en une installation en trois dimensions. Opaque, l’installation l’est un peu trop lorsqu’elle joue sur le nom des clips, appelés «Clip gigante tropicalizado», érigés par cette onomastisque en symbole de l’expérience «tropicale» d’Artaud, et plus précisément de ces neuf visions (d’où les neuf portraits) dont il aurait fait l’expérience lors de son initiation au Peyote au Mexique.

La force de cette exposition reste pourtant bien de pouvoir s’appréhender et se lire en faisant porter l’accent sur l’un ou l’autre aspect: on peut très bien apprécier la beauté plastique des pièces indépendamment des récits et mythes qui ont présidé à leur élaboration.

Forme et substance: arguer d’un tel dualisme apparaît néanmoins très problématique au vu du titre de l’exposition, «El Perspectivista», conglomérat linguistique au sein duquel on retrouve bien l’idée de perspective et de vision, les deux faces précédemment évoquées, mais par lequel il faut surtout et avant tout entendre une référence au perspectivisme, cette doctrine développée à la fois chez Leibniz ou Nietzsche et chez Eduardo Viveiros de Castro ou Ortega Y Grasset.
En inscrivant la multiplicité des points de vue au coeur même du réel, en faisant de la pluralité son organisation même, le perspectivisme se présente comme la sortie de l’impasse qui consiste à renvoyer dos à dos rationalisme et relativisme; c’est également une tentative de faire émerger la proposition en acte d’une société ouverte, en parasitant l’anarchisme doctrinaire européen par le chamanisme des communautés primaires amérindiennes.

Œuvres
— Julia Rometti, Victor Costales, roca | azul | jacinto | marino | errante, 2013. 300 x 200 cm. Carreaux de ciment teinté dans la masse, deux roches volcaniques.
— Julia Rometti, Victor Costales, Intersecting logical or transversal intersection geometrically equal to a superset of division
times approaches the limit of incomplete infinity
, 2013. 55 x 40 cm (taille du cadre). 7 tirages photos argentiques.
— Julia Rometti, Victor Costales, Cosmovisión V-VI-VII, 2013. 92 x 92 cm. Collages à partir de tirages photos.
— Julia Rometti, Victor Costales, L’Inconstance des pierres sauvages, 2013. 162 diapositives. Double slideshow en boucle aléatoire.
— Julia Rometti, Victor Costales, Americanas, 2013. 20 x 30 cm. 12 photos argentiques.
— Julia Rometti, Victor Costales, Le Drapeau de l’anarquismo mágico, 2013. 44 x 30 cm approx. Graines de huayruro, fil de cuivre.
— Julia Rometti, Victor Costales, Marginalias, 2012. 32 images fixes, écrits sur mur au crayon, projection en boucle.
— Julia Rometti, Victor Costales, A.A. Tropicalizado – los tres días más felices de su vida, 2013. 3 tables, 80 x 45 x 80 cm. 41 attaches “Clip
gigante tropicalizado, 9 photos argentiques n&b sur papier baryté.

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