ART | CRITIQUE

El origen del nuevo mundo

PFrançois Salmeron
@06 Juil 2012

L’exposition de l’artiste sévillane Pilar Albarracin s’inspire du célèbre tableau L’Origine du monde de Gustave Courbet. Néanmoins, si la thématique de la sexualité est bien abordée, Pilar Albarracin ne vise pas à représenter le sexe féminin en tant que tel: elle choisit plutôt de montrer ce qui d’habitude le cache, à savoir des culottes.

Que l’on soit un homme ou une femme, pénétrer dans un espace rempli de culottes (qu’elles soient exposées en tant que telles, dessinées, ou représentées à travers une vidéo) ne manque pas de perturber le regard et de susciter un étrange sentiment, pris entre honte, gêne, pudeur froissée, ou au contraire émerveillement.

L’exposition «El nuevo origen del mundo» présente en effet cinq grandes toiles où sont cousues les unes aux autres des dizaines de culottes. Ces objets intimes sont à chaque fois regroupés selon un code très simple, celui de la couleur: rouge, noir, blanc, couleur chair, soit quatre couleurs qui constituent les quatre œuvres accrochées aux murs de la galerie en 275 x 275 cm. Une dernière plus monumentale encore (400 x 400 cm) surplombe nos têtes, installée au plafond de la salle principale, en déclinant les couleurs de l’arc-en-ciel.

L’intérêt artistique de ces cinq pièces provient de la manière dont Pilar Albarracin les a organisées: effectivement, chacune dispose les culottes dans une configuration bien particulière. Elles forment des sortes de constellations obéissant à un ordre géométrique strict, qui répète des cercles, et finit par donner de véritables «mandalas» inspirées de la religion bouddhiste. Étymologiquement, mandala signifie «cercle», et par extension, le terme veut également dire «entourage» ou «communauté».

Car là où l’exposition prend un tour tout à fait surprenant, c’est lorsque l’on apprend que ces culottes appartiennent en réalité à des proches de Pilar Albarracin. Ainsi, chaque culotte est porteuse d’une histoire singulière. Chacune a donc appartenu à une femme qui l’aura choisie, achetée et portée. La démarche de Pilar Albarracin paraît alors audacieuse: persuader des proches de lui léguer ce bout de tissu on ne peut plus personnel et intime, afin de le détourner, de le sacraliser dans une œuvre d’art, et par là, de le livrer à la vue de milliers de regards.

Pourtant, l’exposition ne comporte rien de vulgaire. Peut-être parce que cette démarche artistique est menée par une femme, et lève de ce fait tout soupçon de fétichisme ou de satyrisme. On a beau voir des strings, des tangas, de la broderie, des petits nœuds, des ficelles, des motifs «léopard», et mille autres frous-frous, ce qui l’emporte, ce n’est pas tant le détail de chaque culotte, exprimant des désirs et des sensibilités différentes. Ce qui l’emporte davantage, c’est l’ensemble majestueux qui s’impose à nous, ce «tout» qui se présente comme une constellation grandiose, hypnotisant le regard et nous faisant basculer dans un outre-monde, celui de la métaphysique.

Le sexe féminin est ainsi évoqué par ce qui le masque quotidiennement. On assiste à une mise en abyme où ce qui cache devient ce qui est montré. Cette mise en perspective ne pense pourtant pas le sexe féminin en termes de sexualité ou de fantasme, nous semble-t-il. Le sexe féminin est bien plutôt pensé comme «origine du monde», c’est-à-dire comme fécondité, maternité, berceau éternel de la vie. Cette interprétation se retrouve notamment dans les œuvres Origine du nouveau monde / Big Bang, qui apparaissent comme des dessins au stylo représentant à nouveau des culottes, culottes qui sont découpées par des fenêtres ouvrant sur un ciel étoilé.

Aussi, les œuvres de Pilar Albarracin savent prendre une dimension plus sulfureuse et polémique. La deuxième série de dessins Origine du nouveau monde / Le Secret, laisse entrevoir des sexes, des fesses ou des poils pubiens via les fenêtres découpant les culottes tracées au stylo.
La vidéo Point de fuite, quant à elle, filme sous une table l’entre-jambe de femmes en jupe, qui se trouvent interviewées par une voix floutée. Cette vidéo peut alors mettre mal à l’aise en un certain sens, puisqu’elle nous place d’emblée dans une position voyeuriste. Et nous retrouvons alors l’objet «culotte» montré dans sa fonction première, à savoir masquer le sexe féminin. Ici, la culotte n’est effectivement plus détournée de son usage habituel, comme elle l’était dans les œuvres «mandalas».

Œuvres

— Pilar Albarracin, Mandala (rouge), 2012. Culottes sur toile, châssis métallique. 275 x 275 x 3 cm
— Pilar Albarracin, Mandala (noir), 2012. Culottes sur toile, châssis métallique. 275 x 275 x 3 cm
— Pilar Albarracin, Mandala (blanc), 2012. Culottes sur toile, châssis métallique. 275 x 275 x 3 cm
— Pilar Albarracin, Mandala (chair) (détail), 2012. Culottes sur toile, châssis métallique. 275 x 275 x 3 cm
— Pilar Albarracin, L’origine du nouveau monde (série Le secret), 2012. Technique mixte sur papier. 31 x 43 cm
— Pilar Albarracin, L’origine du nouveau monde (série Le Big Bang), 2012. Technique mixte sur papier. 31 x 43 cm
— Pilar Albarracin, Point de fuite, 2012. Vidéo couleur, son. 3’34 »