DANSE | SPECTACLE

El Djoudour (Les racines)

05 Avr - 07 Avr 2013
Vernissage le 05 Avr 2013

El Djoudour (mot qui signifie les racines) est le cahier d’un retour au pays natal. Chorégraphe franco-algérien, Abou Lagraa revendique un positionnement artistique au carrefour des civilisations occidentale et orientale. Issue d’un compagnonnage entre sa propre compagnie française et le Ballet Contemporain d’Alger, la pièce interroge la place du corps dans la culture musulmane. Un corps à la fois désiré et adulé, mutilé et sacrifié.

Abou Lagraa
El Djoudour (Les racines)

Autant qu’une étape artistique, cette création est une véritable étape de vie.
En effet, en 2008, à l’initiative de Nawal Ait-Benalla Lagraa, je retourne en Algérie tenter d’y retrouver mes racines, mon passé. Comme une évidence, nous décidons d’y travailler, de nous y investir en concevant le Pont Culturel Méditerranéen franco-
Algérien qui donne naissance au Ballet Contemporain d’Alger.

De la rencontre avec ces danseurs, du travail aussitôt engagé avec eux (qui trouvera son aboutissement avec la création de Nya, puis celle d’Univers… l’Afrique), de cette (re)découverte du quotidien dans ce pays où il y a tant à faire, je ne pouvais sortir indemne, moi si semblable, et finalement si différent.
Né en Ardèche, de parents d’origine algérienne, baigné depuis l’enfance dans l’échange perpétuel avec différentes communautés, je conserve de mon éducation musulmane des traces indélébiles d’ouverture vers les autres cultures et les autres religions.

Danseur chorégraphe occidental, français, maghrébin, je veux centrer cette nouvelle création sur ma propre perception de la culture musulmane (et non celle du culte musulman) dans toute sa dimension originelle de générosité, de partage et de fraternité. Plus exactement, El Djoudour est l’expression du regard que je pose sur le corps dans cette culture orientale et de l’organisation sociétale qui en découle entre les hommes et les femmes. Faire danser quatorze interprètes aux histoires et aux vécus personnels différents, aux origines ethniques multiples (algérienne, indienne, française, camerounaise, suédoise, comorienne) est donc apparu comme une évidence. Cette diversité des corps me permet en effet, d’élargir mon champ de vision et de proposer une interprétation inédite du corps dans ma culture.

Trois éléments fondamentaux de la culture orientale ont guidé mon processus créateur: l’eau (purificatrice du hammam, des ablutions), la terre (celle d’où on vient, où s’ancre nos racines), le ciel (appel constant à la spiritualité, à l’élévation des âmes). C’est au travers d’éléments rituels que je désire dévoiler cette culture non verbale du touché et de la sensualité, cette façon de communiquer qui passe d’abord par le regard et l’utilisation des mains, ce langage corporel qui est au centre du lien avec l’autre. Ce rapport au corps de l’autre, en particulier entre les femmes et les hommes, est marqué par la pudeur et le respect de l’intimité. Chez les musulmans, cela se traduit souvent par l’éloignement spatial entre l’homme et la femme. Cependant, existe-t-il réellement une séparation? Comment et où se retrouvent les deux sexes?

El Fada, terme arabe qui signifie un cadre spatial bien défini (une place, un patio, un salon) dans la culture orientale, est ce lieu de la rencontre. C’est pourquoi j’ai fait le choix d’une scénographie très épurée, un espace vide où le constant aller-retour entre sa propre intériorité et l’extérieur est possible, un lieu parcouru par les corps et leur souffle.

La musique subtile aux accents troublant composé par Olivier Innocenti appuie cette idée de no man’s land. Avec le compositeur, nous avons choisi le piano, source selon nous d’apaisement de l’âme et de douceur, accompagné des vibrations des cordes, fils symboliques tendus entre les hommes et l’Univers. La chanteuse algérienne Houria Aïchi, quant à elle, rend hommage et fait référence au sacré et au passé.
La musique contemporaine mêlée aux chants d’Houria Aïchi assure le lien entre la narration et l’abstraction, l’organique et le spirituel, le passé et le présent. Ces collaborateurs précieux rejoignent ma quête autant spirituelle qu’artistique, sans cesse poursuivie : celle de l’émotion juste et de la poésie des rapports humains.
La danse sera celle que j’aime, une danse d’états de corps, imprégnée par ce besoin omniprésent dans mes créations de dévoiler l’ambivalence entre féminité et masculinité. A travers la confrontation des corps, la transformation des rapports, naîtra une danse de vertige trouvant son point d’ancrage dans l’énergie vitale dubuste, donc du coeur. Un travail à la fois sur le corps articulaire et sur son enveloppe charnelle, sur le dedans et le dehors, un engagement du corps qui se veut total.

El Djoudour puise ses racines dans mon histoire personnelle et dans ma vision de la culture musulmane tout en opérant un syncrétisme avec d’autres horizons. Il sera représenté par les 14 danseurs, le parfum musical subtil d’Olivier Innocenti et le chant d’Houria Aïchi qui donne une voix à ces rapports humains non verbaux. El Djoudour est comme un miroir dans lequel on peut se regarder pour regarder l’autre.

Chorégraphie, scénographie et direction artistique: Abou Lagraa
Assistante artistique, responsable pédagogique: Nawal Ait Benalla-Lagraa
Avec Nawal Ait Benalla-Lagraa Marion Renoux, Ali Brainis Fanny Sage, Sarah Cerneaux Féroz Sahoulamide, Nassim Feddal Tanné Uddén, Jocelyn Laurent Angela Vanoni, Oussama Kouadria Bernard Wayack Pambe, Bilel Madaci Zoubir Yahiaoui
Création lumière: Nicolas Faucheux
Chants: Houria Aïchi
Musique: Olivier Innocenti

Repères biographiques
Né à Annonay, Abou Lagraa y débute la danse à 16 ans avant d’entrer au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. Il entame sa carrière de danseur interprète au S.O.A.P Dance Theater Frankfurt (Allemagne) auprès de Ruy Horta dont il devient l’assistant sur un projet au Gulbenkian de Lisbonne (Portugal). En 1997, il travaille avec Robert Poole, Denis Plassard et Lionel Hoche et obtient l’année suivante le deuxième prix d’interprétation au Concours International de Danse Contemporaine de Paris. En 2009, l’International Movimentos Dance Prize décerne à Abou Lagraa le Prix du Meilleur Danseur International 2009.

C’est en 1997 qu’il fonde sa compagnie La Baraka. Dès sa première création, il est programmé à la Biennale de la Danse de Lyon, pour laquelle il réalise deux défilés (1998 et 2000). Avec La Baraka, il crée douze pièces qui ont largement tourné sur les scènes nationales et européennes mais aussi aux États-Unis, en Algérie, en Tunisie et en Indonésie. Régulièrement sollicité pour des commandes de création, Abou Lagraa crée Fly, Fly en 2001 pour le Centre chorégraphique national -Ballet de Lorraine, qu’il remonte pour l’ABC Dance Company de St Pölten (Autriche). En 2003, il crée une pièce pour les étudiants de deuxième année du Centre national de danse contemporaine d’Angers, puis en 2007 pour les élèves de la Hochschule de Francfort (Allemagne) et les élèves du Centre Méditerranéen de Danse Contemporaine de Tunis (Tunisie).

En 2006, le Ballet de l’Opéra national de Paris lui commande une création, Le Souffle du Temps, pour 21 danseurs dont 3 étoiles (Marie Agnès Gillot, Manuel Legris, Wilfried Romoli).

Après quatre années en tant qu’artiste associé à la Scène nationale Bonlieu d’Annecy où la compagnie La Baraka était en résidence, Abou Lagraa et sa compagnie sont accueillis en résidence de production aux Gémeaux/Sceaux/Scène Nationale de 2009 à 2011.

Depuis 2008, Abou Lagraa et la compagnie La Baraka travaillent à l’élaboration d’un Pont Culturel Méditerranéen, en collaboration avec le Ministère de la Culture algérien: projet algéro-français de coopération pour le développement d’échanges artistiques en faveur de la danse. Dans ce cadre, il se voit confier dès 2009 la chorégraphie de la cérémonie de clôture du deuxième Festival Panafricain d’Alger. Le projet se concrétise dès 2010 avec la mise en place d’un programme de formation, de création et d’échanges entre les deux pays. En 2010, il crée le Ballet Contemporain d’Alger, sous la responsabilité pédagogique de Nawal Ait Benalla-Lagraa avec une première pièce Nya, qui obtient en 2011 le titre de «Meilleur chorégraphie de l’année» par le Grand Prix de la Critique.