PHOTO | CRITIQUE

Echo, Natacha Nisic

PFrançois Salmeron
@05 Nov 2013

Les récits de Natacha Nisic racontent des destins aux trajectoires poignantes, en quête d’un possible recommencement après avoir traversé de graves crises. Se déroulant en terre asiatique, en Corée ou au Japon, ses films interrogent les forces invisibles qui régissent nos vies, puissances spirituelles, mystiques ou divines, et forces de la nature.

Les écrans de la série Catalogue de gestes nous ouvrent les portes de l’exposition, en guise d’introduction au travail de Natacha Nisic, tel qu’elle le développe depuis bientôt vingt ans avec cette série. Catalogue de gestes demeure effectivement une œuvre ouverte, que Natacha Nisic enrichit peu à peu au fil des années, en nous présentant à travers de courtes vidéos filmées en super-8 et diffusées en boucle, des gestes manuels ancrés dans des pratiques quotidiennes. On perçoit par exemple deux mains fripées en train de tricoter, d’éplucher une orange, ou de découper une pomme en dés avec un couteau. D’autres mains plus jeunes arrachent les pétales d’une fleur ou déchiquètent une feuille d’arbre, se curent les ongles ou s’essuient après s’être lavées avec du savon.

Les mains accomplissent ainsi de petits rituels bien appris et déclinent toute une suite de gestes ordinaires. Mais en isolant ces gestes banals et en focalisant notre regard sur la manière dont ils se trouvent exécutés, Natacha Nisic les transforme en autant de petits ballets dont la chorégraphie nous étonne. Catalogue de gestes apparaît alors comme un abécédaire répertoriant tout un vocabulaire manuel. Il s’agit d’un langage muet, purement gestuel, s’articulant autour de quelques figures, et visant une tâche, un but précis, qui une fois atteints sonnent la résolution de l’action: l’orange entièrement pelée dont l’écorce s’enroule autour de la main, la fleur délestée de tous ses pétales, les mains définitivement sèches qui vont pouvoir relâcher la serviette, etc.

Si notre vie se trouve ainsi ponctuée par des milliers de petits gestes répétés inlassablement, que l’on accomplit de manière quasi mécanique et impensée une fois qu’ils ont été bien intégrés, la série Andrea en conversation nous frappe au premier abord par l’exécution très solennelle et recueillie de ce qui doit constituer une prière: une femme filmée de dos, faisant face à un lac, lève les bras en dessinant un arc de cercle, puis, suppose-t-on car nous ne le percevons pas, ses mains se rejoignent devant sa poitrine. La série Andrea en conversation construit le récit de la vie d’une jeune femme bavaroise, dont le destin personnel et familial, marqué par des accidents ou de graves maladies, bascule le jour où elle devient la disciple de la chamane coréenne Kim Keum-hwa qui l’aura convertie.

Andrea en conversation se décompose donc en neuf séquences pensées autour de la spiritualité chamane coréenne, et de l’incidence que ses pratiques et conceptions ont eu sur l’existence d’Andrea Kalff. La rencontre avec Andrea fera également l’objet d’un projet documentaire prochainement programmé sur Arte, alors qu’ici les neufs films de la série sont chacun diffusés sur des écrans disposés au sol, sur une moquette noire, où sont étalés quelques coussins sur lesquels nous sommes invités à nous installer. La scénographie crée alors une certaine proximité avec les vidéos et le destin d’Andrea, tout en faisant de la série une sorte de parcours itinérant, à l’image de ses voyages en Asie et de ses pérégrinations.

La série se décline en plans fixes, comme lorsqu’Andrea se confie à son interviewer, et livre les détails de son passé, les péripéties qui l’auront conduites à se convertir au chamanisme. Elle prend également des allures documentaires en relatant les rites et processions, les prières, danses et offrandes faites aux dieux, comme pour nous expliquer la portée symbolique des gestes chamaniques, et la conception du monde qu’ils appellent. Andrea en conversation pose ainsi des questions d’ordre métaphysique: quels rapports existent entre l’âme et le corps, comment se trouvent-ils connectés? Comment concevoir les dieux et les liens qui nous uniraient à eux? Le chamanisme propose aussi une thérapeutique où le bien-être est compris comme ataraxie (absence de troubles): comment surmonter ses angoisses, ses peurs, face à la finitude de notre condition, face à la maladie, la mort, ou la perte d’un être cher? Comment se soigner, et guérir des maux de l’âme et du corps?

Le destin singulier d’Andrea illustre surtout un bouleversement intérieur, un ébranlement des croyances héritées de sa propre culture. En somme, il s’agirait d’un renversement des valeurs occidentales et chrétiennes véhiculées par notre civilisation. D’ailleurs, Andrea parle de mort et de renaissance au sujet de sa conversion: mort des anciennes croyances et éclosion des nouvelles inspirées par le chamanisme. Aussi, la nouvelle philosophie qui guide désormais la vie d’Andrea pourrait dérouter les esprits les plus rationalistes et les plus sceptiques, qui n’y verraient qu’une pensée teintée de magie pouvant séduire les âmes avides d’exotisme ou d’orientalisme. L’apparition d’une maladie est par exemple considérée comme l’expression de mauvais esprits s’emparant du corps d’un individu. Des forces occultes, bonnes ou mauvaises, règneraient donc sur le monde visible et interviendraient dans le cours des choses physiques. Historiquement, Natacha Nisic rappelle enfin que cette conversion vers les valeurs chamaniques et orientales prend le contre-pied de l’époque coloniale, où les occidentaux évangélisaient alors les populations asiatiques.

Mais si des forces invisibles paraissent avoir prise sur nos destins et le cheminement de nos vies, des puissances tout aussi grandes semblent traverser le monde, et pouvoir ébranler ses paysages, quitte à détruire l’espace que les humains avaient policé et dessiné.

D’une part, le film e fonctionne comme un triptyque où les images et le son se répartissent alternativement sur trois écrans. Natacha Nisic y recueille la parole des victimes d’un tremblement de terre japonais qui eut lieu en 2008. Chacun témoigne du moment où la terre s’est mise à bouger. Les témoins racontent leurs activités précédant l’instant fatidique, puis tentent de retranscrire la puissance inouïe du séisme, la manière dont les objets ont volé, ou dont un arbre a littéralement décollé du sol, exhumant ses racines. La parole prend le ici le relai d’une image absente, et d’une quasi-impossibilité, pour qui n’a pas vu ce séisme de ses propres yeux, à se représenter avec justesse l’impact d’un tel phénomène.
Au récit verbal, construit autour de points de vue particuliers, succède des vues globales prises depuis le ciel à bord d’un avion. On découvre alors ébahis l’ampleur des dégâts sur la nature, le paysage (éboulements de pierres, forêts ravagées), et les infrastructures humaines (routes crevassées, ponts brisés comme de vulgaires petits Lego). Les paysages ravagés portent donc encore la marque du séisme. Le force des ondes sismiques s’est imprimée et matérialisée dans un paysage ahurissant, dont l’iconographie nous rapproche de l’apocalypse.

D’autre part, Natacha Nisic s’est également intéressée à des populations vivant aux alentours de la ville de Fukushima, où les réacteurs nucléaires ont été endommagés par le séisme et le tsunami qu’il aura provoqué. Ce film inédit, intitulé sobrement f, se développe à travers un travelling de 25 mètres où des miroirs verticaux sont placés, afin de nous faire voir épisodiquement le contrechamp de la caméra, la face normalement invisible, pour le spectateur, des événements et situations enregistrées. Le plan continu et le rythme très lent du travelling nous invite à prendre la pleine mesure des images qui nous sont proposées: des immeubles en ruine, des paysages déserts où souffle le vent, une lumière aveuglante dans le ciel, des habitations modulaires précaires, un paysage portuaire. Malgré le drame et ses conséquentes désastreuses, les femmes discutent devant leur maison, si humble soit elle désormais, et les enfants jouent innocemment, comme si la vie devait inéluctablement reprendre le dessus sur les aléas du monde. Un témoignage poignant se déroulant au rythme d’une population endeuillée qui se recueille dans des chants et des bouquets dédiés à la mémoire des disparus.