ART | CRITIQUE

Du phénomène de la bibliothèque

Vernissage le 27 Oct 2006
PEmmanuel Posnic
@12 Jan 2008

Dans le droit fil de son travail de désignation de l’œuvre d’art, Joseph Kosuth a organisé, entre art et philosophie, un parcours sur un damage de livres et accroché les phrases-clés de leurs auteurs sur des panneaux lumineux.

Cela fait quarante ans que Joseph Kosuth maintient une constante dans son travail: la désignation de l’œuvre d’art. Celle-ci passe par l’épreuve épistémologique, par une forme de «conscience» également, c’est-à-dire une auto-analyse, une segmentation de sa réalisation (depuis sa production, sa présentation, sa réception jusqu’à son commentaire).
Cette procédure de désignation inaugure sa signification et authentifie ses liens avec la pensée de certains philosophes, Wittgenstein bien sûr à qui Kosuth a accordé une attention particulière.

Une pensée stimulante en somme que Kosuth réifie dans ses propres textes théoriques et ses installations. L’exposition chez Almine Rech le rapproche une fois de plus de l’écrit philosophique: au rez-de-chaussée de la galerie, l’Américain a organisé un parcours sur un damage de livres et accroché au mur les phrases-clés de leurs auteurs.

Parmi celles-ci, des mots de Sartre, Beauvoir, Camus, Derrida ou Foucault. Kosuth choisit des extraits qui mettent en évidence chez chacun d’eux le désir de lecture, le plaisir de la connaissance et de la transmission des idées par le livre. Il écrit ces phrases sur des panneaux rectangulaires lumineux. En fond, des images de rayonnages de bibliothèques.

Le spectateur déambule parmi la multitude de livres, se penche devant certaines couvertures et s’arrête à la lecture de ces grands panneaux photographiques. Les murs, d’un gris très sombre, renvoient à l’austérité un peu franciscaine du parcours, une austérité teintée d’un hommage vibrant à ces grandes figures du XXe siècle. Ils renvoient également à sa précédente exposition chez Almine Rech, «Matter Grey», une matière grise mise à contribution par des artistes en quête d’une représentation de la conscience (et par extension de l’inconscience). Le parallèle entre les deux expositions est évidente: quand la première se consacrait au regard que les artistes posent sur la conscience, la deuxième porte sur le discours que produisent les idées et leur capacité à révéler le monde.

Joseph Kosuth a placé cette phrase de Michel Foucault en exergue: «Pour rêver, il ne faut pas fermer les yeux, il faut lire. […] Ce sont des mots déjà dits, des recensions exactes, des masses d’informations minuscules, d’infimes parcelles de monuments et des reproductions de reproductions qui portent dans l’expérience moderne les pouvoirs de l’impossible. […] L’imaginaire ne se constitue pas contre le réel pour le nier ou le compenser; il s’étend entre les signes, de livre à livre, dans l’interstice des redites et des commentaires; il naît et se forme dans l’entre-deux des textes. C’est un phénomène de bibliothèque».

Un volet majeur de l’art conceptuel bâti autour de Kosuth dans les années 60 se situe là, dans ce que Foucault définit comme un phénomène de bibliothèque et que l’artiste américain a traduit par la rappropriation de données culturelles, par le «statement», la performance où le texte qualifie tout à la fois la scénographie de l’exposition et son contenu idéologique.

«Du phénomène de la bibliothèque» rappelle enfin, malgré les pesanteurs de l’hommage, que l’écrivain, tout comme l’artiste plasticien, est un passeur, pour paraphraser Derrida sur l’un des panneaux de l’exposition, un «bâtisseur et un gardien» de la connaissance.

English translation : Begum Boré

Joseph Kosuth
Du phénomène de la bibliothèque (Gaston Bachelard), 2006. Verre sérigraphié, néons. 250 x 166 cm.
Du phénomène de la bibliothèque (Friedrich Nietzsche), 2006. Verre sérigraphié, néons. 104 x 200 cm.
Du phénomène de la bibliothèque (Paul Ricoeur) , 2006. Verre sérigraphié, néons. 166 x 250 cm.
Du phénomène de la bibliothèque (Jean-Paul Sartre) , 2006. Verre sérigraphié, néons. 125 x 250 cm.