DANSE | CRITIQUE

Douve

Vernissage le 18 Juil 2012
PLaurent Lévy
@18 Juil 2012

Avec Douve, la chorégraphe Tatiana Julien plonge au cœur d’un labyrinthe mental dont le spectateur ne sort pas indemne. Inspirée du recueil d’Yves Bonnefoy Du mouvement et de l’immobilité de Douve, elle offre une création, prélude à un travail futur, qui s’inscrit au plus profond de soi comme un coup de poing.

10h du matin à Avignon, à la Condition des soies. Un lieu unique, circulaire, frais, en briques, loin des salles sans âmes qui parsèment la ville. Dans ce lieu, une curiosité mêlée d’un vague sentiment d’intuition en ayant reçu la veille un tract. Et si c’était bien ? Face au solo de Tatiana Julien, jeune danseuse formée au Conservatoire National de Musique et de Danse de Paris, nous sommes saisis par la profondeur et la maîtrise du travail présenté.

Il y a d’abord un visage, un regard. Une projection énergétique. Une tension, le menton en avant, un geste des bras qui scient l’espace. Il y a des lignes qui se créent, des parcours. L’extraordinaire profondeur qui nait du solo de Tatiana Julien vient de l’impression d’assister à une danse ancestrale, à une violence logée au creux de chacun de nous, libératrice, que la danse sauvage et extrêmement maîtrisée nous renvoie comme un miroir. Ce n’est pas une sauvagerie désordonnée mais une sauvagerie intérieure, métallique, glaciale et brûlante, faite d’extrêmes, d’arrêts, de replis sur soi; une invention moderne et archaïque à la fois, un vocabulaire neuf et logé en même temps dans les profondeurs de nos mémoires. La musique de Pedro Garcia-Velasquez ajoute à cette impression de première fois, de nudité habitée.

De vocabulaire, il en est question dans ce travail puisque la construction chorégraphique a été inspirée par les mots d’Yves Bonnefoy. Le poème, le point de départ, c’est la cuisine du danseur, c’est son moteur. Bien sûr nous ne cherchons pas sur scène à «voir»un poème, la danse n’est pas une simple traduction des mots en mouvements. Mais le début du titre même du recueil, «du mouvement et de l’immobilité» ne peut que faire référence au corps. Et c’est ce qui se lit dans ce travail, cette alternance d’un mouvement, de la violence du mouvement, et du retour sur soi, d’une plongée dans les méandres secrètes de soi-même.

Le solo de Tatiana Julien est construit à partir de lignes, de parcours. Lignes des bras dessinant des chemins, ligne du corps se heurtant au mur du théâtre. Elle est la «présence sans issue, visage sans racine» dont parle le poète. Nous ne cherchons pas à déchiffrer le sens de ce qu’elle danse, mais à nous laisser porter par son poème dansé.
Nous sommes face à la naissance d’un monde. Souffle, rythme, parcours, à travers une ville sans murs, ou un espace mental labyrinthique. Lande nue et territoire inexplorés sont sublimés par le mouvement, exact, volontaire. Comme si le corps dansant déchirait par un cri intérieur un désert où nul n’oserait s’aventurer qu’elle, la danseuse.

Yves Bonnefoy a magnifiquement traduit Le Roi Lear, et nous sommes sur cette lande-là, dans un nulle part à habiter par la déchirure, comme si Tatiana Julien déchirait, rayait un espace primaire. Douve, dit d’ailleurs Bonnefoy, est la «lande résineuse endormie près de moi» et c’est bien ce que le solo nous donne à voir, un personnage humain, un personnage forêt, un personnage univers.

Cette première esquisse donne terriblement envie de voir la pièce terminée, mais pour cela il faudra patienter jusqu’aux Faits D’Hiver 2013.