ART | CRITIQUE

Double conversation

PSylvie Rousselle-Tellier
@31 Déc 2001

Convaincu que deux éléments disparates placés dans un même milieu communiquent, Sarkis confrontent les objets les plus étrangers les uns aux autres pour les faire se rencontrer et dialoguer dans un formidable métissage temporel et culturel.

Sarkis ne craint pas la confrontation: son travail est un formidable métissage temporel et culturel. La galerie Arlogos présente trois installations. La première, Les Douze Kriegsschatz dansent avec le Sacre du Printemps de Igor Stravinski (1989-2001), est constituée de douze objets et statues de provenances géographiques et temporelles différentes et de bandes magnétiques, le tout posé sur douze plateaux circulaires tournant sur douze socles placés en cercle. La seconde, Au commencement 19380 (2001), est un meuble à tiroirs utilisé autrefois par les imprimeurs pour ranger et classer les lettres. Chaque lettre et chiffre, écrit à l’aide de tubes de néon de différentes couleurs, accroché au tiroir correspondant du meuble, forme dans le désordre le titre de l’œuvre.

Enfin, dans l’installation Conversation (1976-2001), une sculpture de Sarkis en Meccano peint (1972) est placée en vis-à-vis avec une sculpture chinoise du XVIIe siècle, la déesse protectrice des enfants. Ces deux objets étrangers l’un à l’autre semblent se rencontrer et dialoguer grâce à Sarkis qui est convaincu que deux éléments disparates placés dans un même milieu communiquent. Ce qui est vrai pour les deux statues de Conversation, l’est aussi pour les deux autres installations de l’exposition: les néons de Au commencement 19380 éclairent Les Douze Kriegsschatz dansent avec le Sacre du Printemps de Igor Stravinski.

Les mêmes objets sont impliqués dans plusieurs histoires. D’une exposition à l’autre ils sont mis en scène différemment. On les retrouve également d’une œuvre à une autre, comme autant de jalons d’aventures. Les éléments récurrents sont ce que Sarkis appelle ses «trésors de guerre» (des sculptures de tous les pays et des objets divers), le mot «Kriegsschatz» (qui signifie «trésors de guerre» en allemand), la lettre K (initiale de Kriegsschatz), le nombre 12 (douze lettres dans le mot Kriegsschatz), le nombre 19380 (dix fois son année de naissance), etc. Ces éléments semblent être des personnages jouant au sein de la même installation et d’une installation à une autre, pour constituer une série d’histoires atemporelles.

Dans son atelier, Sarkis rassemble des objets hétéroclites, trouvés ou fabriqués, qui évoquent un temps perdu. Ce sont pour lui des compagnons de voyage et de nomadisme: «Venu d’ailleurs, je porte ma culture sur mon dos», déclare-t-il. Istanbul, sa ville natale, se trouve à la frontière de l’Europe et de l’Asie, au carrefour de plusieurs civilisations. Les objets collectés sont, comme l’artiste, arrachés à leurs racines, pour être placés au croisement de plusieurs univers hétérogènes, à la conjonction d’un parcours singulier et de la mémoire universelle.

Les Douze Kriegsschatz dansent avec le Sacre du Printemps de Igor Stravinski, 1989-2001. 200 x 200 x 200 cm.
Au commencement 19380, 2001. 210 x 195 x 47 cm.
Conversation, 1976-2001. 56 x 60 x 50 cm (avec sculpture chinoise de 40 cm de hauteur).