ART | CRITIQUE

Domino

PJulia Peker
@12 Jan 2008

Air de Paris présente une exposition collective en progression continue, conçue sur le modèle d’une partie de dominos: le jeu a été ouvert par une œuvre d’Ingrid Luche, à laquelle d’autres se combinent coup par coup, selon des règles d’association très libres.

Le jeu a été ouvert par un balcon en contreplaqué d’Ingrid Luche, perché face à la porte d’entrée de la galerie: Sydne Rome. Au jour du vernissage, cette œuvre était la seule. Les autres salles, vides, offraient leurs murs blancs comme des invitations muettes à poursuivre la partie.
Cette exposition est une véritable leçon de patience: l’attente génère un suspens inédit. Il faut venir et revenir pour suivre la progression de l’ensemble, et la boucle ne se refermera qu’aux derniers jours de l’accrochage.

La partie de jeu suit des règles assez souples: les œuvres se combinent en fonction d’associations plastiques et anecdotiques, au gré de l’inspiration des artistes invités à jouer leur coup.
Le balcon d’Ingrid Luche donne le coup d’envoi: les planches sont recouvertes de graffitis et de taches de couleurs, de textes gravés dans le bois et de traces de brûlures. On discerne le nom de la chanteuse Coco Rosie sur un des côtés. Le déchiffrement de ces inscriptions disséminées met déjà sur le chemin des associations.
Ce bois fragile et abîmé abrite un espace exigu à la solidité douteuse. La fonction traditionnelle du balcon est ici mise à mal: ce poste d’observation semble refuser son rôle de refuge confortable, duquel le spectateur s’est habitué à voir sans prendre part, sans même être vu.
«Domino» est une partie de jeu qu’il est impossible de contempler de haut et de loin: le déroulement de l’exposition prend le spectateur en otage dans le rythme de la création, l’arrache à son siège.

Sydne Rome est le nom d’une actrice des années 70-80, à laquelle Roman Polanski a donné son rôle principal dans le film Quoi ?. Cette référence en point d’interrogation invite à donner la réplique.
Une photographie de Saul Fletcher, montrant une paire de jambes suspendues dans le vide, se charge de placer la deuxième pièce. Du balcon à cette image de chute et de suspension, l’association joue le jeu d’un accrochage périlleux. Le saut dans le vide de Harry Schunk vient compléter ces répliques d’acrobate.

Une oeuvre de Dorothy Iannone, placée de l’autre côté du domino d’Ingrid Luche, ouvre une deuxième piste. Une vidéo de 1975, I Was Thinking Of You, est encastrée à l’intérieur d’un grand caisson de bois peint réalisé en 2006. L’artiste filme son visage pendant qu’elle se masturbe: le bruit de sa respiration et les traits contractés de son visage rythment la montée de son plaisir invisible. Le corps peint sur la boîte prolonge cette intimité suggérée, et ouvre le geste solitaire sur la commémoration de son union amoureuse avec Dieter Roth.
Les rôles se renversent: l’œuvre expose l’artiste, mais la recouvre aussi avec pudeur.

Une œuvre de Robert Filliou s’adosse à celle de Dorothy Iannone, en hommage à leur collaboration au sein de Fluxus.

Toutes ces pièces se combinent sans autre règle que l’inspiration progressive qu’elles suscitent.
Le modèle de la partie de dominos brise la totalité statique de l’exposition traditionnelle, et ouvre le temps de l’accrochage sur une progression imprévisible. A suivre …

Ingrid Luche
Sydne Rome, 2004. Bois, peinture, dessins au pyrographe. 90 x 90 x 40 cm.

Saul Fletcher
Untitled 78, 1997. C-print. 10 x 10 cm.

Dorothy Iannone
I Was Thinking Of You, 1975. Vidéo, caisse en bois peinte.