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Doigts, cannelés, chaton

Si l’animal n’est pas véritablement le sujet central de la production d’Armand Jalut, il semble pour le moins la coloniser comme il colonise la surface de l’œuvre. Le chaton occupe la quasi-totalité de la toile, le lapin pose son museau humide à l’avant-plan de la scène, les plumes du dindon saturent les couleurs et l’organisation du tableau.
Et ceci sans même s’en contenter: les animaux d’Armand Jalut finissent paradoxalement par disparaître derrière leur propension à envahir le hors-champ. Ne reste que cette matière vivante fixée en gros plan, le véritable intérêt de l’artiste et la manne de son surréalisme ordinaire.

Un surréalisme ordinaire, c’est-à-dire habité par le quotidien. Armand Jalut ne fait qu’en cristalliser les singularités. Les doigts dessinés en gros plan se prennent pour des dinosaures désarticulés, les cannelés pour des sculptures monumentales, les animaux pour des affreux mammifères boursouflés. C’est un monde manipulé en quelque sorte, perverti par la lutte que chaque saynète mène contre le sujet qu’elle traite.
Que chaque pan du récit mène contre l’écho qui se forme chez le spectateur: que viennent faire ces énormes Smarties en arrière-plan du pauvre lapin esseulé si ce n’est confondre le regardeur dans sa mièvrerie sucrée? Et cet adorable chaton sorti tout droit d’un chromo de calendrier, ne sert-il pas d’appât pour nous coincer dans cette compassion bon marché?

Mais l’incrédulité du spectateur fait rapidement place au doute. La gentille créature se dilate ou se renfrogne, son regard apparaît beaucoup plus grave, son attitude moins tranquille. L’inoffensive mièvrerie se transforme en excès sirupeux et le petit animal rondelet en fantoche monstrueux aspiré par la mort.

Armand Jalut s’intéresse justement à la part sombre du doute, à ce moment précis où le récit, la figure, le tangible basculent vers un territoire plus menaçant parce qu’indéterminé. Un territoire qui ignore l’apparence au profit du détail.
C’est aussi et surtout pour Armand Jalut un territoire en adéquation à sa peinture, épaisse, brune, en prise directe avec la générosité de la matière représentée (les poils, les plumes, la peau, la graisse). En adéquation également à ses motifs de prédilection (ici le culinaire et l’animalier), parfaits pour mettre en scène le sentiment paradoxal de l’attachement et du rejet.

Armand Jalut
Le Chaton, 2008. Huile sur toile. 130 x 97 cm
Le Dindon, 2008. Huile sur toile. 162 x 130 cm
Mains-Clown (3), 2008. Pierre noire et crayon sur papier. 25 x 25 cm
Mains-Cown (11), 2008. Pierre noire et crayon sur papier. 25 x 25 cm
La Poule (2), 2008. Huile sur toile. 130 x 97 cm
Cannelés (2), 2008. Fusain sur papier. 25 x 25 cm