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Do You Know What I Mean

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@12 Jan 2008

Le photographe d’origine allemande Juergen Teller, le «bad boy» adoré du milieu de la mode, présente sa première exposition monographique en France. L’apparente évidence des œuvres traduit en fait avec subtilité quelque chose de la vie au début du troisième millénaire: cosmopolite, complexe et tellement fragile.

Installé à Londres depuis 1986 – il a alors 22 ans – Juergen Teller se fait un nom dans le milieu de la mode en osant proposer des prises de vues résolument antiglamour. En effet, au lieu d’idolâtrer les mannequins et de les sublimer avec des artifices, Teller ose souligner leurs imperfections et leurs petites faiblesses humaines (cernes, cheveux défaits, poils…). Il réserve d’ailleurs le même traitement aux vedettes. Qu’il s’agisse d’Yves Saint-Laurent, Charlotte Rampling ou d’Isabelle Huppert, il ne cherche pas à flatter mais à être «vrai», comme il le dit. De même, le portrait de petit format de William Eggleston étonne par son apparente banalité. Accroupi dans un fauteuil de travail, un verre et cigarette à la main, l’homme qui a donné ses lettres de noblesse à la photographie couleur dans les années 1970 (rien que cela) est traité avec la même façon que la tante Elfriede de Juergen Teller, assise sur un canapé, et accrochée deux images plus loin à côté d’un portrait de grand format de Kate Moss…

Juergen Teller revendique surtout l’influence de Lee Friedlander, le photographe américain connu pour ses images en noir et blanc de la ville moderne prise avec ses éléments guère pittoresques tels que rues, panneaux, vitrines et poteaux. Cette profusion d’éléments et les cadrages peu conventionnels donnent une certaine confusion (voulue) aux images de Friedlander, souvent révélatrices de l’aliénation et de la complexité de la vie moderne.

Contrairement à Friedlander, Juergen Teller préfère travailler en couleur. Sa quête d’«honnêteté» se traduit par un regard franc, par des sujets intimes et banals (le portrait de sa fille à côté d’un vase de fleurs, celui de sa tante Elfriede, ou encore le château Neu Schwanstein, haut lieu du tourisme bavarois), et par le refus des clichés esthétiques conventionnels.
Juergen Teller s’inscrit ainsi dans la lignée de la photographie documentaire et de l’esthétique directe de la straight photography. De même, ses cadrages à la façon «amateur» et ses «erreurs» délibérément intégrées comme les reflets de flash, ou encore ses sujets du quotidien, ainsi que les poses simples et sans artifice, tout cela contribue à une sorte d’«esthétique du raté» qui retient par sa banalité affichée. Mais il ne faut pas être dupe: Juergen Teller signale que ses images ne sont jamais prises sur le vif, mais toujours très réfléchies et mises en scènes.

Juergen Teller est donc à mille lieux de la photographie léchée et de la beauté conventionnelle. Il fait partie de ceux qui, depuis les années 1990, contribuent au renouvellement de la photographie de mode. Le MoMa Queens a reconnu ses talents novateurs en le présentant à l’exposition collective «Fashioning Fiction in Photography Since 1990» (été 2004) aux côtés de Nan Goldin, Cindy Sherman, Philip Lorca-diCorcia, Cédric Buchet, Glen Luchford, Larry Sultan, Ellen von Unwerth et Tina Barney.

Dans l’exposition «Do You Know What I Mean» , il propose des allers-retours entre travail personnel et professionnel, entre images people et sujets intimes. Les mémoires individuelle et collective se mêlent, notamment dans les images de la série «Nürnberg» (2004-2005). Des natures mortes aux petites plantes fragiles, tantôt recouvertes de neige, tantôt baignées de soleil, se profilent sur un pan de mur morne et gris en béton. Il s’agit d’images prises dans la Zeppelintribüne, ancien lieu de rassemblement des Nazis sous le régime hitlérien.
L’histoire de son pays d’origine représente un fardeau encore lourd à porter pour Juergen Teller, et le retour sur ce lieu maudit dans une ville qui fut de surcroît entièrement rasée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, constitue une façon de commémorer les horreurs du passé et de célébrer la force de la vie qui continue malgré tout. La Grande Touffe d’herbes (1501) du «peintre de Nürnberg», Albrecht Dürer, est ainsi transposée par un jeune déraciné et cosmopolite en quête des vérités de la vie moderne. En quête, aussi, d’assumer son histoire personnelle (son père alcoolique se suicide en 1989).
La naissance du fils de Juergen Teller semble provoquer un retour sur sa propre enfance avec un regard plus subtil, plus mûr peut-être qu’à l’époque où il réalise un autoportrait nu, une cannette de bière à la main et le pied posé sur la tombe de son père.

Au premier abord, les photographies exposées à la Fondation Cartier risquent de provoquer, au mieux de l’ennui, au pire de l’agacement et de l’incompréhension. Face aux nombreux portraits de famille (le fils occupe une place de choix parmi les 59 clichés présentés), et aux autoportraits dans lesquels Teller exhibe sa virilité avec la même candeur que le reste de son corps dénudé, on peut se demander comment un tel nombrilisme narcissique peut-il faire l’objet d’une grande exposition… La série «Ed in Tokyo» (2005-2006) réalisée lors des dernières vacances, et à laquelle la Fondation Cartier dédie une salle entière, peut légitimement susciter la question: «En quoi est-ce de l’art?».

Mais en prenant du temps, en se défaisant de notre propre esprit blasé, en regardant les images à nouveau, on arrive à saisir ce que l’artiste est en train de nous dire à travers ses images. Le titre de l’exposition, «Do You Know What I Mean» («Tu vois ce que je veux dire»), incite à la réflexion, sans donner de réponse. Faute de prendre le temps, on risque de passer à côté d’un travail d’une grande sensibilité, qui traduit avec une discrète subtilité quelque chose de la vie au début du troisième millénaire: cosmopolite, complexe et tellement fragile.

Juergen Teller
Lola with Nits, 2005. Tirage C-print. 76 x 101 cm.
Red Kate, 1998. Tirage C-print. 25,4 x 30,5 cm.
Nürnberg Autumn 2, 2004. Tirage C-print. 50,8 x 60,9 cm.
Yves Saint-Laurent, 2000. Tirage C-print.
Mother and Crocodile, 2002. Tirage C-print.
Leaves and Ice,2005. Tirage C-print.
— Série «Ed in Japan», 2005. Photographies.