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Pg_Vallois16JeanTinguely01bTroika
@20 Déc 2011

La jeune artiste argentine Analia Saban présente l'art comme un champ de tous les possibles, entre terrain de jeu et laboratoire syntaxique. Ses travaux éprouvent les limites de la peinture, de la photographie, de la sculpture; et elle soutient, expérimentations à l'appui, que l'œuvre est pleine de toutes les phases de sa construction, de l'étincelle créative à la «touche finale».

Qu’est-ce qu’une œuvre? un support? une surface? Qu’est-ce que créer? et même comment appréhender une œuvre? Autant de questions que pose Analia Saban pour sa troisième exposition à la galerie Praz-Delavallade. Il s’agit surtout de définir le créateur, la création et la place du spectateur à travers trois séries: les tableaux ciselés, les tableaux-contenants et les photographies manipulées.

Analia Saban garantit qu’il faut voir pour mieux connaître. Son insatiabilité à révéler est manifeste. Une peau ne dit pas tout d’un corps, et en observation la curiosité non assouvie fait place à la frustration. Apprécier, en plus de la surface, la structure ou le squelette, c’est donc appréhender l’œuvre dans sa plénitude.

Les œuvres ciselées participent ainsi de cette obsession de montrer le tableau tel un écorché en médecine. Sur la surface peinte Analia Saban réalise une sorte d’effeuillage au laser, transformant le visiteur en voyeur qui découvre à la fois le châssis et la peinture, le support et la surface. Les coups tranchants du laser sont comparables aux coups frénétiques du pinceau et dessinent, qui des sinuosités tous azimuts, qui un damier noir et vide, le vide étant ici un médium à part entière.

L’acrylique gagne aussi en force, paraissant épaisse, gluante et profonde en côtoyant les ouvertures carrées, bien alignées et précises de Erosion (Grid). A l’inverse dans Fade Out (From Black) #2 et Fade Out (From White) #2 les ciselures ressemblent à des déchirures rendant possible un fondu entre la matière et le rien. Un questionnement supplémentaire résulte de l’apparente fragilité de l’objet devenu dentelle, celui de la valeur d’une œuvre. C’est l’acte créateur qui définit l’œuvre d’art, aux dépens de la forme et des matériaux qui ne sont que des outils.

Mais définir la matière comme un simple outil ne contente pas Analia Saban. Au contraire, dans la série Decant elle insuffle au matériau une nouvelle vitalité. Le ciment du sol figure comme vivant, monstrueux car submergeant la toile vierge posée contre le mur. Un sol recouvrant petit à petit tout sur son passage, comme une coulée de lave en fusion — Decant (from Floor) #1 et Decant (from Floor) #2.
Decant (from Ceiling) #3 illustre une proposition inverse, le plafond envahit le support. Une coulure produit une masse de peinture blanche solide en bas de la toile. La forme évoque le sablier et le temps passé où la matière s’écoulait, s’agrippait, remplissait puis séchait.

La matière est vivante, Analia Saban le confirme, et immaîtrisable, comme le temps qui fini par tout engloutir, le sable qui recouvre les vestiges d’époques passées. Le titre de la série, traduit «transvasement», évoque le remplissage, le tableau vierge devenu contenant de matières solidifiées. Les Decant sont des hybrides entre bas-relief et peinture d’où émerge une question: un tableau n’est-il qu’une surface peinte et la toile un support à remplir? Le remplissage comme image la plus caricaturale de la peinture.

Un peu à part, Dish Towel met en scène un simple torchon de vaisselle statufié à l’acrylique blanche sur toile. Cet objet banal devient par ce geste créateur un emblème de la peinture. Il est alors un parangon du support, de la toile à peindre, du matériau brut du papier, mais également symbole de la femme libérée.

La dernière série est composée de quelques photos en noir et blanc grattées et enrichies de traces, résidus des griffures ou pellicule fine froissée recollés. Les rayures ont visiblement été faites à la lame de rasoir et à l’aide de produits chimiques diluants. Là encore Analia Saban éprouve le vide, le manque, comme élément graphique. La naissance de la photographie avait révolutionné la notion d’art en permettant à la peinture de s’affranchir du réalisme et en reconnaissant qu’un appareil pouvait remplacer le geste du créateur. Il en avait été conclu que l’artiste définissait intellectuellement ce qui était de l’art. Analia Saban questionne encore la légitimité d’une œuvre conçue sans intervention de la main de l’artiste.

Dans un paysage marin, une mouette plane dans un ciel opalin où les effets de matière parent le cliché de formes évoquant les vagues, la houle ou la chorégraphie d’un insecte volant (Oceanscape). Plus loin, un balai puis une pelle (Broom et Dust Pan), deux allusions caricaturales à la condition féminine, sont ornés d’une poussière féérique, surnaturelle née de ces mêmes procédés. Slingshot (from Boulders) est un cliché de rochers effacé chimiquement par endroits et accolé à une toile blanche marquée de l’empreinte imprécise de la photographie.

Enfin il y a Photogram With Hand, un tirage argentique couvert de coulures blanches sur fond noir, dessinant un paysage abstrait. Cette expérience avec les produits chimiques pendant la phase de tirage ont amené Analia Saban à travailler la photographie comme la peinture, l’abstraction émergeant finalement de ce procédé de captation de la réalité. Une énergie intérieure émane de ces formes étranges, sortes de fantômes, d’ombres diaphanes poétiques et évocatrices.

Analia Saban est un Frankenstein de l’art et ses œuvres des expériences plastiques anticonformistes. Elle manipule compulsivement les techniques et les médiums et se fait artiste-explorateur posant l’intention artistique comme étincelle créatrice tout en reconnaissant un rôle essentiel à la main de l’artiste. Le vide, le manque, l’ouverture prennent paradoxalement une place très importante dans cette exposition et s’opposent au remplissage en le rehaussant comme le blanc s’oppose au noir. Son œuvre est un jeu.

Œuvres
— Analia Saban, Decant (from Ceiling) #3, 2011. Peinture encaustique sur toile de lin. 183 x 183 x 12 cm.
— Analia Saban, Decant (from Floor) #1, 2011. Béton sur toile. 88,3 x 56 x 5,7 cm.
— Analia Saban, Decant (from Floor) #2, 2011. Béton sur toile. 102 x 71 x 6,3 cm.
— Analia Saban, Fade Out (from Black) #2, 2011. Acrylique sur toile découpée au laser. 25,4 x 20,3 x 2 cm.
— Analia Saban, Fade Out (from White) #2, 2011. Acrylique sur toile découpée au laser. 70,5 x 56 x 2 cm.
— Analia Saban, Erosion (grid) #2, 2011. Acrylique sur toile découpée au laser. 61 x 61 x 3,8 cm.
— Analia Saban, Dish Towel, 2011. Acrylique sur toile. 46 x 36,5 x 4,1 cm.
— Analia Saban, Slingshot (from Boulders), 2011. Tirage argentique sur papier couché RC et toile. 101,6 x 175,2 x 3,8 cm.
— Analia Saban, Photogram With Hand, 2011. Tirage argentique sur papier couché RC et toile. 83 x 97,5 x 5 cm.
— Analia Saban, Dust Pan, 2011. Tirage argentique sur papier couché RC et toile. 23 x 28 x 1,3 cm.
— Analia Saban, Broom, 2011. Tirage argentique sur papier couché RC et toile. 28 x 23 x 12,7 cm.
— Analia Saban, Oceanscape, 2011. Tirage argentique sur papier couché RC et toile. 43,82 x 53,98 x 5,08 cm.
— Analia Saban, Arm with Rupture, 2011. Tirage argentique sur papier couché RC et toile. 54 x 44 x 5 cm.

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