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Die Marquise von O

PUlrika Liljedahl
@12 Jan 2008

Le polyptique La Marquise von O (1998-2000) de Frank Stella apparaît comme un enchevêtrement d’aplats sombres et colorés, griffures, taches et collages. Transgressant les traditionnelles dimensions picturales, il nous guide vers un ailleurs inattendu, d’une étonnante sensibilité.

Suite à sa série de peintures-reliefs sur le mythe de «Mobydick» (1985-1997), l’Américain Frank Stella poursuit son exploration de la pensée humaine. Cette fois, il s’épanche sur la sensibilité de la Marquise von O, une jeune veuve — héroïne d’une nouvelle romantique de Heinrich von Kleist (1777-1811) — dont le destin est chamboulé par l’annonce d’une grossesse inattendue.

En l’espace de sept panneaux, Stella compose un ensemble aussi tumultueux que chaotique; tout autant que peut l’être la personnalité humaine. A la fois peintures, sculptures et constructions, ses œuvres baignent dans une abstraction confuse, témoin des troubles qui hantent la jeune femme.

Réduisant au minimum les artifices, Stella privilégie les couleurs pop, les outils de peintre en bâtiment ainsi que les motifs symétriques. Ses imposants «tableaux-sculptures» s’articulent précisément autour d’accumulations de formes imbriquées les unes dans les autres. Si ses conceptions plastiques des années soixante restent toujours perceptibles — de grands aplats noirs, jaillissent des horizontales et verticales blanches, généralement parallèles —, la densité du réseau linéaire s’accentue significativement avec l’apparition de taches colorées. Avec brio, Stella donne une troisième dimension à ses toiles ; des effets optiques surgissent, transportent le visiteur dans un tourbillon de volumes et ne laissent à son œil aucun repos.

Usant de formes courbes, Stella souligne la confusion de cette maternité. Dans le quatrième panneau, il peint de manière évocatrice une forme parallélépipédique dans laquelle se meut un volume multicolore et informe — suggérant sans doute la formation d’un fœtus. Dans le suivant, il esquisse une nouvelle allégorie de la grossesse : un corps humain doté de deux longues jambes, d’un ventre gonflé et d’un ovale en guise de tête.

Toute narration se trouve exclue de ses compositions. La peinture est à contempler c’est-à-dire donnée au regard telle qu’elle se présente. Ce qui doit avant tout entraîner le visiteur dans une relation sensible et émotionnelle.
Une lutte intense se noue à la surface des toiles. Chacune des réflexions de la Marquise s’inscrit dans la matière : l’appréhension, la transformation physique… A sa manière, Frank Stella dresse ainsi un original et complexe portrait psychologique de cette femme prisonnière de son désarroi. L’émotion l’emporte sur la raison et dérange l’ordonnancement même de la toile.

L’imbroglio des volumes semble indéfiniment se poursuivre dans l’espace. Des angles éprouvés, des lignes brisées, ainsi que des grilles ouvertes et déformées participent à la structure hétéroclite de chacun des panneaux. Conçus en trompe-l’œil, ces derniers sont marqués du surgissement spontané de morceaux de toile et de pliages de bandes d’aluminium polychromes.
Jouant avec la transparence des motifs, l’artiste accentue ou creuse le relief de manière à donner une respiration supplémentaire à son œuvre. La perte du pur parallélisme au profit de l’ajout de courbes rapproche ses travaux de ceux du constructiviste Vladimir Tatline.
Dans un registre plus contraint, le peintre américain met en exergue l’acte de création — en l’occurrence la gravidité — et le matérialise dans l’espace. La série de panneaux se pose en véritable «architecture allégorique» des tourments de la Marquise, déchirée entre joie et peine.

Avec la Marquise von O, Frank Stella nous livre la fascinante représentation d’un épisode difficile survenant dans la vie d’une femme. Les corps s’attirent, se rencontrent et se transcendent pour atteindre la profondeur du ressenti. L’inattendu de l’événement vient perturber un univers organisé pour le transplanter dans la durée d’un questionnement où crainte et allégresse s’entremêlent. Encore une fois, le peintre américain dépasse la matière pour lui insuffler bien plus que de la vie ; il l’utilise pour signifier un monde en gestation, confus et en train de réagir.

Frank Stella
Die Marquise von O (n°1), 1998-2000. Technique mixte sur toile. 251,5 x 167,5 cm.
Die Marquise von O (n°2), 1998-2000. Technique mixte sur toile. 284,5 x 216 cm.
Die Marquise von O (n°3), 1998-2000. Technique mixte sur toile. 298 x 193,5 cm.
Die Marquise von O (n°4), 1999. Technique mixte sur toile. 304,5 x 162,5 cm.
Die Marquise von O (n°5), 1998-2000. Technique mixte sur toile. 298 x 193,5 cm.
Die Marquise von O (n°6), 1999. Technique mixte sur toile. 284,5 x 216 cm.
Die Marquise von O (n°7), 1999. Technique mixte sur toile. 251,5 x 167,5 cm.