ART | EXPO

Diagrammes

29 Avr - 12 Juin 2010
Vernissage le 29 Avr 2010

Si la cartographie est au cœur du travail de Julien Discrit, c'est parce que celle-ci saisit et représente l'irreprésentable. En définitive, ce qui nous échappe.

Julien Discrit
Diagrammes

«Un tableau est le diagramme d’une idée»
C’est en partant de cette acception du mot «tableau», intimement liée à la cartographie, que Julien Discrit propose pour sa deuxième exposition personnelle à la galerie Martine Aboucaya, une sélection d’œuvres nouvelles.

Un film horizontal à vitesse variable, des sédiments futurs, un désert mis en bouteille, des cristaux faits à la main… Ces différentes propositions dessinent en effet les contours, les lignes et les liens d’un territoire invisible, dont l’exposition se veut la représentation, ou pour le dire autrement; le diagramme. Si la cartographie est au cœur du travail de Julien Discrit, c’est donc bien parce que celle-ci s’est donnée pour but de saisir et représenter l’irreprésentable. En définitive, ce qui nous échappe.

L’exposition «Diagrammes» débute avec le film intitulé Speed of Eye. Il constitue le portrait d’un site exceptionnel situé dans le désert du Grand Lac salé; «Bonneville Salt Flats». Au-delà de posséder les caractéristiques propres aux espaces désertiques, son étendue, son extrême planéité et la blancheur de son sol recouvert de sel constituent comme un degré zéro de l’espace. Les montagnes qui le bordent portent sur leurs flancs les traces du temps, comme autant de lignes dessinant le rivage d’un ancien lac disparu. Peu étonnant alors que son lit asséché serve aujourd’hui à aller toujours plus vite, à bord d’engins plus proches des fusées que de l’automobile. Cette conquête de l’espace est au final le coeur du film, qui met en parallèle plusieurs vitesses (de la distance sur du temps), plusieurs temporalités, plusieurs parcours; ces lignes comme des graphes tracés sur une immense page blanche.

Une série de cinq photographies intitulée «Vanishing Island» tente elle aussi de rendre compte de cet espace où les repères se diluent.

Ces parcours, ces trajectoires se retrouvent également dans les deux pièces intitulées Carte mémoire — Paris — et Carte mémoire — Los Angeles —. Leur conception reprend les principes d’élaboration des cartes de navigation micronésiennes, élaborées il y a près de 3500 ans. Construites de façon schématique, sans respect des distances, elles constituaient un support pour la mémorisation de l’espace et de ses flux en figurant les lieux retenus comme les îlots d’un archipel intime. De la même façon, Carte mémoire propose une cartographie «primitive», un diagramme personnel, fondée sur le souvenir des lieux.

La cartographie est aussi et avant tout une affaire de regard, à l’échelle du paysage ou du monde, pour capter malgré tout ce qu’on ne peut saisir. Aussi l’exposition «Diagrammes» résonne aussi comme une invitation à regarder au plus près des choses, comme pour découvrir quelque chose de ce qui nous échappe. Ainsi l’œuvre What the desert is made of — Mojave — est une possible représentation du désert de Mojave, au travers d’un de ses fragments. Ce désert, cet espace aussi abstrait qu’immense, est ici réduit à une poignée de sable prélevée sur place, un échantillon. Les cailloux et les grains qui la composent ont été ensuite triés par ordre de grandeur et placés dans des tubes à essai. Comme pour une carte, la notion d’échelle est ici primordiale et provoque des allers-retours entre le très vaste et l’infime.

Cette attention portée à l’infime se retrouve également dans l’installation Yesterday. Sur l’écran d’un moniteur posé au sol, de minces filaments oscillent lentement. Cette forme spectrale, ressemblant à une image tout droit sortie d’un sténopé, se révèle être la vision macroscopique d’une toile d’araignée, captée par une caméra de surveillance. La vision qui nous en est donnée évoque l’œuvre Inframince (Mont-Blanc) que l’artiste a réalisée en 2007 et à travers elle le fameux Élevage de poussière de Marcel Duchamp. Car l’intention ici est bien d’aller au plus près de la matière pour voir ce qu’il y a derrière, dans le caché et l’invisible.

La série intitulée «Sédiments» quant à elle s’attache également à rendre compte de phénomènes microscopiques. Ces objets cristallisés, qu’ils soient composés de sel ou de sulfate de cuivre, poursuivent une idée développée dans l’œuvre Afterglow, datée de 2007. Ils sont littéralement le fruit d’une sédimentation, d’un lent travail du temps sur des éléments qui se combinent et se transforment pour créer des «objets fossiles», paradoxalement tirés de notre quotidien et en premier lieu celui de l’artiste, leurs titres faisant référence à leur origine.