ART | CRITIQUE

Dessins et des autres

PDarren Almond
@22 Fév 2004

Quelques cent soixante-dix dessins de nouveaux talents et d’artistes confirmés, à la croisée de la recherche graphique, de la critique socio-politique, du journal intime, de la bande-dessinée et de l’illustration.

Le dessin dans l’art d’aujourd’hui, véritable résurrection ou simple phénomène de mode ? Les quelques cent soixante-dix dessins exposés à la galerie Anne de Villepoix font voler en éclat tout discours normatif. Nouveaux talents et artistes confirmés s’y côtoient, à la croisée de la recherche graphique, de la critique socio-politique, du journal intime, de la bande-dessinée et de l’illustration.

Ici, le dessin est pris dans son acception la plus large : il transpose le réel, à distance, sur le papier. Le plus souvent le trait est délié, souple, et la main joue avec les formes qui s’éloignent quelquefois du réel pour inventer un autre monde, onirique ou tout simplement formel.

Autre point commun à toutes ces œuvres : la simplicité et la rapidité d’exécution. Traces d’un questionnement du réel ou de l’imaginaire de l’artiste, beaucoup de ces dessins sont simplement punaisés au mur.

Certains artistes travaillent la ligne. Elle est uniforme dans la reprise du personnage de dessin animé La Linea par Franck Scurti, ou bien souple et irrégulière chez le dessinateur japonais de bande dessinée Yoshitaka Amano. L’un utilise la vidéo tandis que l’autre travaille à l’encre monochrome sur de très grands formats, dans la tradition japonaise.

Avec Claude Closky, la ligne devient signe et acquiert une fonction sémiotique et humoristique. Le trait apposé sur le papier prend tout son sens grâce à de courtes phrases qui désignent une ligne verticale comme le bord d’une feuille, ou un  » V retourné  » comme le sommet du Pic du Midi.
Cette réflexion sur le signe est à rapprocher des séries de photographies du jeune artiste d’Afrique du Sud, Robin Rhode. Un dessin à la craie sur le sol ou sur un mur incarne littéralement un objet avec lequel un personnage entre en interaction. L’artiste crée de véritables petites histoires en images s’échelonnant sur une dizaine de photographies. Par exemple, un personnage bien réel réalise des figures acrobatiques sur des barres parallèles qui, elles, se réduisent à quelques traits à la craie sur le sol. Ce dispositif déclenche immédiatement l’amusement du spectateur et la fascination pour cette victoire de l’imaginaire sur le réel.

S’éloignant de la figuration, l’artiste américaine Joanne Greenbaum utilise la ligne pour construire des dessins formels, véritables dédales qui reposent sur le seul équilibre ou déséquilibre des formes. Le trait est spontané et aucune correction n’est possible, sinon l’ajout d’autres traits ou leur transformation en formes pleines. Même type d’approche chez Nina Bovasso : elle crée un langage visuel en travaillant la répétition des motifs, avec une légèreté proche de celle d’un Paul Klee.

Quoique d’un genre très différent, plusieurs œuvres se font écho à travers l’utilisation des collages. Au moyen de petits dessins très oniriques et symboliques réalisés à l’encre et aux crayons de couleur, intitulés Pensées-dessins, l’artiste malgache Marcel Miracle invente une multitude d’objets-concepts. Ou encore, Jon Pylypchuk s’inspire du théâtre de marionnettes pour reconstituer de petits animaux anthropomorphiques à l’aide de bouts de tissus et de matériaux divers. Dans un tout autre univers de sens, l’artiste d’origine kenyane Wangechi Mutu utilise également le collage. A la limite du kitch, ses personnages féminins sont défigurés et comme infestés par la prolifération sur le dessin d’images de motos découpées dans des magazines.

L’approche narrative occupe une place bien présente, avec les sujets socio-politiques d’abord, chez deux artistes américains qui évoquent les problèmes des minorités raciales aux Etats-Unis, ceux de la communauté noire pour Lennon Jno-Baptiste et ceux des Indiens d’Amérique pour Brad Kahlamer. Quant à l’illustration, c’est un domaine dans lequel excelle le Canadien Marcel Dzama. Ses petits dessins où cohabitent enfants sages et monstres pervers créent un univers tout droit sorti d’Alice au pays des merveilles, aux limites de l’absurde et de la transgression.

Certains artistes traitent le dessin dans le volume et la matière, à la manière de l’Américaine Joyce Pensato. Représentant des personnages comme les Simpson, elle en prend le contre-pied esthétique en les déformant et en utilisant un trait de fusain rapide et répété. La matière exulte, en opposition au trait lisse et à l’absence de couleur des personnages de bande dessinée.

Confrontation des démarches, des techniques et des univers de création, c’est de ce foisonnement que naît tout l’intérêt de cette exposition. Et s’il fallait n’y aller que pour une seule œuvre, ce serait pour les très beaux dessins au fusain de Yan Pei-Ming, œuvres préparatoires à ses portraits peints. Il se dégage de ces visages une force et une aura, telles qu’on croirait voir transparaître une pensée. A ce sujet, l’artiste parle d’ »antiportraits » : une sorte de représentation universelle de l’humanité.

Liste complète des artistes
Brad Kahlhamer
Né en 1952 aux Etats-Unis.
Keegan McHargue
Né en 1982 aux Etats-Unis.
Marcel Miracle
Né en 1957 à Madagascar.
Wangechi Mutu
Née au Kenya. Vit aux Etats-Unis.
Xiomara de Oliver
Née aux Etats-Unis.
Joyce Pensato
Née aux Etats-Unis.
Jonathan Pylypchuk
Né en 1972 aux Etats-Unis.
Robin Rhode
Né en 1976 en Afrique du Sud.
Lordy Rodriguez
Né en 1972 aux Etats-Unis.
Franck Scurti
Né en 1965 en France.
Yuken Teruya
Né en 1973 au Japon.
Barthélémy Toguo
Né en 1967 au Cameroun. Vit en France.
Fred Tomaselli
Né en 1956 aux Etats-Unis.
Joëlle Tuerlinckx
Née en 1958 en Belgique.
Andro Wekua
Né en 1977 en Georgie.
Benji Whalen
Né aux Etats-Unis.
Erwin Wurm
Né en 1954 en Autriche.