DESIGN | CRITIQUE

Dessiner le design

Vernissage le 21 Oct 2009
PChristophe Salet
@25 Nov 2009

Au commencement était… le dessin. Manuel ou numérique, il accompagne chaque étape du processus créatif en design, prenant une variété de formes souvent surprenante. A travers une sélection de cahiers de croquis et de vidéos, Les Arts Décoratifs nous invitent à découvrir la genèse de quelques objets emblématiques de cette dernière décennie.

« Dessiner le design » part d’un double questionnement, clairement énoncé en préambule : Quel est le rôle du dessin, manuel ou numérique, dans le processus actuel du design ? Comment les logiciels de dessin et de modélisation en 3D font-ils évoluer le langage des formes du design, ses modèles de fabrication et de diffusion ?

De prime abord, la proposition peut paraître aride : sous la nef du musée, une longue enfilade de tables rassemblées deux par deux sous des sortes d’abribus de couleur rouge. Là sont exposés près de 200 dessins, pour la plupart très récents, d’une dizaine de créateurs d’âge et de nationalité différents. Les seuls objets finis sont les chaises disposées autour des bornes vidéo : la Steelwood Chair et la Papyrus Chair de Ronan et Erwan Bouroullec, la 360° Chair de Konstantin Grcic… Autant de créations dont l’exposition permet de découvrir les multiples étapes de conception.

Le parcours s’articule autour des différents types de dessin, aux frontières souvent poreuses, en suivant la manière dont ils se succèdent dans le processus créatif : de l’idée première, parfois jetée sur un bout de papier comme pour la Cork Chair de Jasper Morrison, jusqu’aux dessins de présentation, destinés à la presse.

C’est sans doute aux premières heures du projet, lorsque le dessin n’est encore qu’un dialogue de l’auteur avec lui-même, que le geste du designer semble le plus libre et que les différences sont les plus flagrantes : les esquisses au feutre noir de Mathieu Lehanneur, à l’aspect impulsif, contrastent avec les croquis très appliqués des frères Bouroullec ou encore avec les cahiers annotés et surchargés de détails de Marc Newson.

Il n’en faut pas plus pour se rendre compte que le dessin correspond avant tout à une pratique individuelle, presque intime, plus qu’à une démarche balisée. Chez Konstantin Grcic, les croquis se succèdent dans un flot continu dès l’apparition de l’idée et le dessin « s’apparente à la prise de note ». A l’opposé, chez Naoto Fukasawa, le premier dessin est déjà l’aboutissement d’une recherche, « semblable à l’objet fini ».

Passé ce premier croquis, le dessin se convertit en outil de médiation : avec les assistants, l’éditeur, le fabricant… Croquis de développement, de recherche, dessin d’atmosphère, scénario de fonctionnement ou de réflexion, plan technique. La spontanéité du geste laisse peu à peu la place à la précision technique. S’engage alors un jeu de ping-pong entre la main et l’ordinateur, dont on peut voir une illustration dans les images de synthèse recouvertes de dessins manuels de Matthieu Lehanneur ou Benjamin Graindorge.

Cette complémentarité entre dessin manuel et dessin numérique peut du reste varier, chez un même designer, d’un projet à un autre. L’interview vidéo des frères Bouroullec sur l’importance du modelage numérique dans leur travail en témoigne : deux projets (la Vegetal Chair et le système de cloison modulaire Clouds), deux utilisations différentes du modelage 3D.

Comme pour saper encore davantage toute tentative de généralisation, l’exposition présente quelques expérimentations tout à fait étonnantes. François Brument crée un modèle de papier peint en substituant complètement la programmation informatique au dessin. Le designer élabore un système informatique qui, conjugué à une modélisation en 3D, permet la réalisation de formes et d’objets en constante évolution : le programme est l’œuvre.

Aussi radical, mais dans une démarche opposée, les Sketch Furniture de Front design : le collectif suédois a développé une méthode à base de capture de mouvements (Motion Capture) et de prototypage rapide pour matérialiser les dessins tracés à la main dans l’espace ! Ce procédé spectaculaire, retranscrit dans une vidéo qui justifie à elle seule la visite de l’exposition, illustre le lien direct que les techniques numériques permettent d’établir entre le geste du designer et l’objet fini. Il permet surtout de prendre toute la mesure des possibilités offertes par l’image numérique, non pas dans le sens d’une standardisation des formes mais au contraire d’une plus grande liberté créative.

Ronan et Erwan Bouroullec
— Croquis de première intention pour Vegetal Chair, 2005. Feutre sur papier, carnet de croquis.
— Dessin de recherche pour la Vegetal Chair, 2009. Feutre noir. Edition Vitra.
Mathieu Lehanneur
— Dessin de concept, Local River, 2007. Image de synthèse.
Naoto Fukasawa
— Dessin pour Chair, 2007. Vitra Edition.
Front Design
— Photo extraite du film Sketch Furniture, 2006.
Konstantin Grcic
— Image de communication, pour le siège 360°, 2009. Montage, photographie et image de synthèse. Edition Magis