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Des terrains

27 Sep - 23 Nov 2014
Vernissage le 26 Sep 2014

S’articulant autour d'œuvres et de documents (reproduits et empruntés), l’exposition montre une diversité d'attitudes chez les photographes de la seconde moitié du XIXe siècle, d'Henri Le Secq à Eugène Atget. Elle pose également la question de l’actualité de ces travaux à la lumière des bouleversements inédits qu'ont connu les paysages pendant la Grande Guerre.

Antoine Yoseph
Des terrains

Cette recherche, à la fois historique et plastique, a été initiée par la découverte d’un petit ensemble de photographies qu’Henri Le Secq (1818-1882) rassemblait, au milieu du XIXe siècle, sous le titre Au Champ des Cosaques. Ces photographies, cinq «études de terrain» destinées aux peintres, décrivent les configurations d’un pré en lisière de forêt, et s’apparentent aux «coins de nature» pittoresques, alors largement diffusés par la gravure romantique. Mais la précision du titre, associée aux détails du sol éventré ou jonché de souches, produit une ambiguïté. Elle renvoie directement à l’épisode dont ce site a été le théâtre, et permet à Henri Le Secq d’évoquer la violence de la bataille de Montmirail (1814) sans en photographier les traces.

Elle joue aussi sur la polysémie du mot terrain, qui désigne, dans le vocabulaire des beaux-arts, les parties d’un paysage représentant la terre nue, mais aussi, plus généralement, le lieu de l’action.
Les images de Le Secq font un trou. Elles ne prennent pas le relais des grandes machines périmées qui plaçaient la peinture d’histoire, celle des vainqueurs, au sommet de la hiérarchie des beaux-arts. Elles procèdent d’un déplacement métaphorique, qui associe l’étude de la nature à l’écriture de l’histoire.

Mais l’industrie de la guerre a balayé jusqu’aux fondements géographiques et historiques du monde ancien. Les quantités d’énergie libérées lors des combats de la Première Guerre mondiale produisent le déplacement et la minéralisation de volumes énormes de terre. Dans les forêts d’Europe, écrit le géographe Paul Arnould, «quatre ans de guerre peuvent être mis en parallèle avec le temps géologique de la dernière période froide de l’ère quaternaire».

Il n’y a plus de place pour un «coin de nature» dans les paysages dévastés de la guerre. Un siècle plus tard, alors que l’humanité se reconnait elle-même force géologique et trace ainsi les contours d’une nouvelle époque de la terre, ils sont le miroir où nous cherchons un nouveau langage pour dire notre expérience historique.
Antoine Yoseph