ART | EXPO

Des années de silence

23 Jan - 29 Mar 2015
Vernissage le 23 Jan 2015

Syrlybek Bekbotayev crée des images symboliques et engagées. De l’anecdote à l’universel, il s’emploie à dévoiler des réalités passées sous silence, à témoigner d’un quotidien tragique et chaotique, à représenter le caractère fragile de l’humanité. Il offre au monde une vision sensible du Kazakhstan contemporain, tourné vers le passé et l’avenir.

Syrlybek Bekbotayev
Des années de silence

1987. Année de naissance de Syrlybek Bekbotayev. Nous sommes encore en pleine Perestroïka mais le marché dictera bientôt sa loi au pays. Un artiste, parmi une vingtaine, émergent et ouvrent une petite brèche dans le silence. De ses ancêtres à la vie monotone et poétique — histoires de tissages et d’oiseaux — aux déplacements des populations et de l’information, Syrlybek Bekbotayev énumère les «syndromes de l’impuissance apprise». Ou comment l’art ne doit pas renoncer.

La musique des Steppes est la série la plus ancienne de l’exposition. Elle s’appuie sur le mode de vie de la steppe, raconte une routine et symbolise la place et le rôle essentiel de la femme dans cet univers. Les images sont douces, le temps figé, les femmes enracinées dans la terre. Elles sont d’hier et d’aujourd’hui.
Naissance, enfance et maternité. Ces trois âges de la vie se réunissent face au temps qui passe. Tantôt pilier central et majeur de la famille, tantôt créatrice de vie, la femme orchestre le quotidien et compose la musique des steppes qui, inlassablement, se répète jour après jour, saison après saison. Une mélodie s’impose. Dans cette série photographique, Syrlybek rend hommage à la femme. Il la raconte, la décrit et la transforme en un rythme qui s’enchaine. Elle est musique de la vie.

Avec sa série Big information, Syrlybek Bekbotayev fabrique des mises en scène qui dénoncent l’absence et le manque d’informations. L’information manipulée, l’information tue ou encore transformée. Ces photographies nous parlent de ces gens qui ne prennent connaissance de l’information qu’au travers du prisme de la censure, de la manipulation des médias et des programmes des chaînes locales marquées par les propagandes traditionnelles. Mais, l’information, la grande information, celle qu’ils pensent être objectives et indépendantes, cette information-là, elle, elle n’arrive pas jusque chez eux.
Pour ces mises en scène, l’artiste invente une version nouvelle et originale de la BBC; une BBC d’Asie centrale qu’il donne l’occasion à chacun de ces modèles de s’approprier et de découvrir le temps d’une prise de vue. Le C s’orientalise. Croissant de lune de l’Islam, élément d’ornement propre au Kazakhstan, ce croissant investit d’autres sphères et intègre le monde de l’information, en évoquant l’idée du déplacement de la communication.

A l’installation majestueuse Kyrgyz pass qui s’étend dans l’espace, répond la vidéo Passes. Si ces deux œuvres donnent à voir des symboliques visuelles fortes et propres à l’Asie centrale, — calottes colorées qui se balancent, chapeaux Khirghize, montagnes, train… —, leur message reste avant tout universel. Kyrgys pass, Passes ou la traversée de l’Asie centrale. Semé d’embûches, ce chemin emprunté pour sortir de cette vaste région nécessite le franchissement des cols des hautes chaînes montagneuses. L’ascension est difficile, ardue. En témoignent le nombre de chapeaux blancs, autant de petites montagnes foisonnantes, et ce mouvement continu, inlassable qui monte, qui descend et suit une cadence régulière et lente, tel un souffle fatigué.
Entre métaphore et poésie, le photographe aborde des problèmes majeurs en Asie centrale: l’exil, le déplacement de population, et le cheminement douloureux, chaotique de ces gens hors de chez eux.

1917, la Révolution d’Octobre. 1917, un mouvement révolutionnaire abat le régime tsariste. 1917, après la prise du pouvoir par les bolcheviks, la République socialiste soviétique fédérative de Russie est instaurée. Red filter, série récente du photographe, puise ses origines dans cette histoire rouge et témoigne de quelques fragments d’histoire et de vie. Ce sont des visages d’écrivains, de scientifiques et d’artistes. Ils oscillent entre absence et présence et se révèlent au regard du public. Sous une superposition de strates, sous des couches d’aplats de couleurs et la combinaison d’éléments de portrait photographique, Syrlybek Bekbotayev fait exister ces hommes.
Il s’approprie des corpus d’images trouvés sur Internet et déniche des portraits de représentants de l’intelligentsia du début du XXe siècle portés sur le devant de la scène culturelle kazakhstanaise. Ce sont leurs idéaux politiques et leur combat intellectuel pour la création d’un territoire indépendant qui font d’eux des figures majeures de cette période. Jouant de l’effacement du visage, le photographe retravaille les images jusqu’à gommer les portraits, déformer l’histoire et assimiler ces photographies à des images extraites d’un fichier abîmé, corrompu. Son approche plastique permet de renforcer le caractère fragile de l’humanité et de figurer le sort tragique de ces défenseurs de l’indépendance passé sous silence. Mitraillés par les bolcheviks.

Entre interrogations politiques, critiques, doutes et poésie, le jeune Syrlybek Bekbotayev crée des narrations. Il présente des visages, raconte des histoires, mêle tradition et modernité et témoigne de réalités. Dans les vastes steppes aux horizons lointaines, les populations nomades poursuivent leur voyage, les autres entreprennent la route pour un ailleurs inconnu, amer, et les derniers demeurent sur place et tentent de s’ouvrir au monde. «Des années de silence». Enfin, une voix parmi d’autres.