ART | CRITIQUE

(Dé)placements

PFrançois Salmeron
@30 Mai 2017

Les architectures des bidonvilles, les compagnies de transport touristiques, et la figure décalée du clochard céleste ou du rasta symbolisent, chez Daniel Otero Torres, les déterminismes sociaux qui régissent notre rapport à l’autre. «(Dé)placements» nous donne ainsi l’opportunité de remettre en perspective notre manière d’appréhender le monde.

Avec «(Dé)placements» Daniel Otero Torres inaugure le nouveau showroom du Mrac de Sérignan à travers une installation spectaculaire, composée de bambous, renfermant en son sein une maison miniature. L’artiste se réfère aux architectures sauvages qui fleurissent en Colombie, son pays natal, sur les terrains cahoteux et escarpés des bidonvilles où se déploie une nature vivace. Arpentant et photographiant ces paysages, Daniel Otero Torres réalise à partir de ses propres clichés et des habitations qu’il enregistre de petites constructions en brique – celle présentée au Mrac pesant toutefois près de 100 kilos!

Des architectures «invasives»

Daniel Otero Torres réalise et découpe lui-même chaque brique de ses maquettes. On remarque néanmoins que l’habitation exposée à Sérignan demeure inachevée (des fils de cuivre dépassent de sa structure), comme si le chantier avait été suspendu ou abandonné – en réalité, on pense aux lois et aux systèmes d’imposition selon lesquels une maison ne devient imposable pour son propriétaire que si elle est complètement terminée. Les ruses des habitants face aux normes architecturales laissent entrevoir des tensions politiques et sociales, où les bidonvilles sont désignés de façon péjorative par les pouvoirs locaux sous le terme d’«invasiones».

Ces architectures dites «invasives» renvoient plus largement à un vocabulaire politique conservateur, réactionnaire, et la maquette, suspendue dans la structure en bambous, suggère une forme de fragilité, de précarité, de fugacité – comme si sa position était intenable et ne pouvait durer. Paradoxalement, c’est la structure en bambou qui parait ici plus solide que la construction en dur. De même, les échelles et les rapports de force se trouvent inversés: la maison est absorbée par les bambous, alors que, traditionnellement, ceux-ci ne sont que de simples échafaudages venant s’accoler aux bâtiments lors des travaux.

Déterminisme social

Autour de l’installation principale de «(Dé)placements» sont disposées quatre chaises, à la manière de celles qu’occupent les gardiens de musée. Sur deux d’entre elles apparaissent une étrange silhouette hirsute. Et sur une troisième, une pile de cartes postales représentant un bus de tourisme estampillé «Cristobal Colon». Si les gardiens de musée sont généralement invisibles (ils sont là sans qu’on les remarque), Daniel Otero Torres bouscule nos habitudes perceptives et attire notre attention sur des personnes que l’on n’a plus l’habitude de considérer.

L’artiste souligne surtout que ces gardiens restent prisonniers d’un déterminisme social – voire d’une certaine forme de racisme: les surveillants, veilleurs de nuit et videurs sont majoritairement des personnes noires, comme si leur couleur de peau leur assignait un rôle subalterne dans la société. Daniel Otero Torres semble ainsi souligner les stéréotypes qui figent notre rapport aux autres. Dans la hiérarchie occidentale, être noir ou être gardien revient à être une personne invisible, c’est-à-dire peu ou pas considérée à cause de préjugés raciaux ou sociaux.

Le tourisme de masse, ersatz de l’impérialisme occidental

Les surveillants apparaissent surtout comme d’étranges silhouettes en aluminium. Leur visage a été évidé. Toute personnalité, identité ou unicité leur est ôtée – on les traite comme des anonymes. Ils ne sont que de pures surfaces sur lesquelles l’artiste est venu crayonner, que des masques que l’on peut indifféremment intervertir. Rappelant des sortes de clochards célestes ou des rastas enfumés, leur look les rapproche à la fois des marginaux en guenille et des puissantes figures mythologiques: leur barbe nous rappelle celle des divinités classiques et épousent les mêmes lignes que les éclairs de Zeus.

Le bus «Cristobal Colon», quant à lui, est symptomatique de notre quête effrénée d’exotisme à bas prix. On peut ainsi se demander, vu le nom de la compagnie de voyage, si le tourisme n’est pas aujourd’hui une nouvelle forme adoucie (mais pernicieuse) de colonialisme, dans le rapport qu’il établit avec l’autre et le paysage. Voir une ville et une société à travers un circuit touristique balisé, et derrière les vitres d’un autobus, n’est-ce pas se repaître superficiellement de ce qu’offre une culture, tout en restant à distance? En somme, céder à une fascination naïve pour les civilisations étrangères, tout en se maintenant dans sa bulle ?