LIVRES

Denis Laget

Épaisse, pâteuse, imprécise, la peinture de Denis Laget, au chromatisme un peu sale, rappelle, par ses sujets basiques (natures mortes, paysages), une certaine forme d’académisme. Un style classique, conscient toutefois de l’évolution historique de l’art — l’abstraction — et qui en garde les traces, inscrivant alors cette peinture dans une contemporanéité évidente.

— Éditeur : Frac Auvergne, Clermont-Ferrand
— Année : 2002
— Format : 25 x 21 cm
— Illustrations : nombreuses, en couleurs et en noir et blanc
— Pages : 97
— Langues : français, anglais
— ISBN : 2-913323-43-X
— Prix : 22 €

Une extravagance qui boîte
par Jean-Charles Vergne (extrait, pp. 9-12)

Une extravagance qui boîte
Dans une note qu’il m’adresse alors que nous préparons ce livre, Denis Laget écrit ceci :
« Je considère l’art, et plus particulièrement la peinture, comme une activité extravagante. La peinture est pour moi une activité qui boîte, comme Achab dans le Moby Dick de Melville. Je suis assez convaincu de l’inactualité de la peinture, voire de sa mort. C’est en tout cas un art désenchanté et c’est sa force par rapport à d’autres formes d’art qui entretiennent avec diverses technologies des rapports naï;fs et éblouis (la lanterne magique). Je dis quelques fois que je racle l’os. J’essaye de pousser la peinture dans ses retranchements tout en étant conscient de mon handicap qui est, précisément, de savoir en faire… Je n’ai pas encore suffisamment désappris comme je le souhaite. Dans un tableau, j’essaye de me colleter au dessin, à la couleur et à la matière comme un cinéaste avec le son, le scénario, les acteurs, l’image etc. (ils sont rares à ce que je sache… Lynch, Godard ?). J’ai conscience de travailler par séries, bien qu’il n’y ait pas de préméditation. J’utilise des formats médiocres, domestiques, parce qu’ils me conviennent en ceci qu’ils rappellent ce qu’il y a de pire dans la peinture et qu’ils ne la jouent pas à l’estomac (le grand format type artiste gros bras allemand) ou à la litote (type artiste futé du département de la Loire)… »

Le sujet fantôme
C’est à rebours d’une certaine modernité puriste et formaliste que la peinture de Denis Laget se déploie. À la soustraction avant-gardiste, il répond par la surenchère, la pâte et une forte prise de risque liée à l’exploitation de sujets historiquement saturés. Il n’est pas utile de s’étendre sur ce point, d’autres l’ayant fait antérieurement, avec un bonheur relatif. Ce que signifie Denis Laget, dans la note précédemment retranscrite, c’est qu’il est finalement peu question d’une prépondérance du sujet, même si celui-ci a son importance. Mais cette importance n’est pas du même ordre que celle dont il a souvent été question dans les exégèses passées de son œuvre. Dans ce que dit Denis Laget, il est essentiellement question de langage et de réglage d’une langue picturale dont les atouts initiaux seraient sérieusement amoindris par une série de handicaps et de vices. La question des sujets employés pour soutenir ces préoccupations reste néanmoins, dans ce contexte, l’un des points névralgiques de son œuvre. Regarder une vanité de Denis Laget (ou de Gerhard Richter, de Luc Tuymans, de Philippe Cognée … ), ce n’est pas regarder l’histoire de l’art dans le blanc des yeux (essayez donc de regarder quelqu’un dans le blanc des yeux, vous n’y trouverez que votre propre reflet), ce n’est plus regarder un sujet mais bien la peinture arc-boutée sur les seuls enjeux de sa langue. Les sujets sont, de toute manière, si saturés par l’histoire qu’ils s’effacent presque totalement des œuvres. J’aime comparer les sujets employés par Denis Laget au macguffin hitchcockien, c’est-à-dire à un pur prétexte destiné à tisser une trame vaguement narrative mais dont la principale finalité soit de déployer une sorte de « théâtre des opérations » pour le développement d’une langue particulière. Dans les films d’Alfred Hitchcock, l’intrigue policière, le meurtre, le complot ou l’adultère n’ont aucun intérêt sinon de tisser l’épiderme du film, sinon d’éviter la pure abstraction ou la pure démonstration métalinguistique d’une conception personnelle de la réalisation cinématographique.
Denis Laget procède d’une manière assez similaire. Se méfiant probablement d’une peinture qui ne renverrait plus qu’à elle-même, il part du sujet, du Sujet historique, autrement dit d’un poncif, d’un stéréotype, pour l’abîmer (ou l’« abymer ») dans la peinture.
Il fait du sujet le fantôme de sa peinture.

(Texte publié avec l’aimable autorisation du Frac Auvergne)

L’artiste
Denis Laget est né en 1958 à Valence. Il vit et travaille à Paris, France.