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Delphine Kreuter

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@12 Jan 2008

Une multitude de photographies de corps fragmentés, en très gros plans. La dissémination sur les murs de la galerie de ces photographies colorées, tirées d’après des vidéos puis retravaillées à l’ordinateur, tramées et «sales», évoque le défilement et l’arrêt sur image cinématographiques.

En tapissant les murs de la galerie Alain Gutharc d’une multitude de photographies colorées, Delphine Kreuter a reformulé de manière originale et décalée un all over (the wall) aux effets visuels absolument saisissants. Tirée d’après ses vidéos numériques puis retravaillées à l’ordinateur, cette dissémination de photographies tramées et «sales» évoque immanquablement l’art cinématographique au moins sur deux pôles : le défilement et l’arrêt sur images. Ce qui ne saurait totalement surprendre puisque Delphine Kreuter, qui a déjà réalisé des films courts, s’apprête à tourner son premier long-métrage.

Pour cette exposition, la représentation du corps est omniprésente, alors que dans ses travaux antérieurs la présence des objets s’imposait. Fragmentés à l’extrême par la découpe « chirurgicale » du cadre et les très gros plans, les corps sont comme dévorés de l’intérieur par les lumières vives et les couleurs saturées. Une intense brûlure semble les traverser même si, de temps à autre, une douceur inattendue émane des quelques couleurs acidulées ou des traits apaisés des rares visages entraperçus. Mains, fesses, cicatrices, cuisses, poitrines, omoplates, épaules, cous, jambes, pieds, etc. : les morceaux de corps se succèdent les uns après les autres sur les murs (transformés en support écranique), dans un flux parfaitement agencé et maîtrisé, rythmé par un accrochage qui articule de manière très dynamique les images entre elles.

Disséqué, ausculté sous toutes ses coutures, réelles ou symboliques, le corps est ainsi éclaté en une constellation charnelle parfois très crue, qui travaille en les entrelaçant les questions vitales du désir, de la sexualité et de la mort. Face à ce déferlement d’images, qui évoque les recouvrements muraux des chambres adolescentes, on prend d’abord conscience de notre irréductible corporéité.

Jouant avec l’épuisement du regard et, dans un sens, du médium photographique lui-même, Delphine Kreuter suggère une mise à plat radicale de toutes choses. Une main masculine se saisissant l’entrecuisse, un crucifix en forme de couteau suisse, l’arrière d’une voiture, un pot de yaourt, des ongles violets posés sur une couverture jaune, un torse féminin sanglé de cuir noir, etc. : autant d’éléments disparates condensés ici en une équivalence déstabilisante, mais bien en phase avec son époque. Loin de nous tenir totalement à distance, cette mise à niveau crée, paradoxalement, des bouffées fictionnelles dans lesquelles le spectateur peut envisager de se projeter. L’absence de regards (ce qui contrarie toute possibilité d’identification et tout investissement affectif attendu), les têtes systématiquement coupées et l’extrême morcellement des corps, finissent en effet par provoquer une étrangeté, mêlée d’inquiétude, qui met l’imaginaire et la mémoire au travail.

Des bouts fugaces d’histoires se glissent dans les intervalles : un numéro tatoué sur la peau exsangue d’un avant-bras évoque des temps sinistres, l’expression mélancolique d’une jeune femme anonyme souligne la permanence de l’enfance, un visage grêlé de rougeurs vives renvoie aux blessures intimes. Traquant la vie sous toutes ses formes jusque dans ses aspects les plus triviaux, l’objectif collé contre les chairs de ceux et celles qu’elle enregistre, Delphine Kreuter, comme un entomologiste observe des insectes s’agiter sous ses yeux, tire du quotidien de minuscules scénarios qui en disent long sur les comportements amoureux, la nature à jamais inassouvie du désir, la difficulté d’être et la mort qui rôde. Par leurs formes brutes et leur esthétique radicale du fragment — ramenant les chairs à des points granuleux, des lignes ou des combinaisons de couleurs —, ses images relèvent du monde des fantasmes et des rêves où, selon les mots d’Antonin Artaud, l’on « se retrouve dans un état d’extrême secousse, éclaircie d’irréalité, avec dans un coin de soi même des morceaux du monde réel ».

Delphine Kreuter :
Les images exposées sont des tirages numériques sur aluminium, de dimensions 100 x 80 cm.
Xe LB, 1999.
Anastase 1, 2001.
Suture 2, 2001.
Valérie Fantômes 93, 2001.
God Protect 1, 2000.
Valérie invitation 4, 2001.
Cyril 35 + Eve, 2001.
JMA Benz 1, 2001.
Fred rouge portrait 29, 1999.
Tifaine 7, 1998.
Yaourt, 1998.
Maya + M16. Main SDB, 2000.
Valérie masturbation hôpital, 1998.
Tsotemu Fantômes 21 rouge 1, 2001.
LG 29. Après la mort mon amour, 2000.
Forget, 1998-2001.
Bras LB, 1999.
Henri SDB 1, 2002.
Del. Galaxie 59, 2001.
Valerio mains, 1999.
Greg Spray, 2002.
LB Rouge à lèvre 1, 1999.
LB Piscine 67, 1999.
Del. Bouche + Fourrure, 1998.
Something Miss Me, 1997-2001.
Danielle 9. Opérations esthétiques, 2001.
Cyril 123, 2001.
Sandra 123. Tel Aviv. 09. 2000.