ART | CRITIQUE

Decorum

PFrançois Salmeron
@12 Jan 2008

Les objets de l’exposition «Decorum» (en anglais: convenance) de Nathalie Elemento évoquent des éléments de décoration ou des meubles de production industrielle. La convenance est cassée pour ouvrir vers d’autres choses: entre porte et cassure, réalité et conte de fée...

Dans sa nouvelle exposition, «Decorum», Nathalie Elemento montre des objets de couleurs souvent éclatantes qui évoquent pour la plupart des éléments de décoration ou des meubles de production industrielle.

Une grande partie de l’œuvre de Nathalie Elemento est caractérisée par un mouvement dans l’œil du spectateur: la familiarité du premier regard, celle du glance, comme dirait Norman Bryson, fait place à l’étrangeté du gaze, le regard prolongé.
Si les œuvres ne ressemblaient pas autant à des objets industriels connus, on dirait simplement «ce sont des sculptures». Et on aurait certainement l’impression d’avoir dit quelque chose. Si l’utilisation de tous ces objets était évidente, on dirait que «ce sont des meubles». Mais un meuble, ça s’appelle «repose-pied», «plan de travail», «armoire», «coffre à jouets» selon l’usage.

L’essence, nous dit Sartre, précède l’existence d’un outil. L’artisan sait qu’il faut un objet pour faire ceci ou cela (c’est son essence) et puis il fait l’objet, il lui donne une existence. Ici, la situation est inverse — au moins pour le spectateur. Les objets existent et nous, nous pouvons essayer de trouver leur essence. Les objets lancent un défi au regard, mais non pas en le provocant par une cassure comme l’avaient fait des œuvres antérieures d’Elemento.

Il y a maintenant des portes. Enfin, si je dis «porte», c’est faute de mieux. Que je voie une ouverture comme «porte» et que je le dise, cela montre deux choses, clairement liées:
1. «L’intuition sans concept est aveugle». Je ne peux pas voir cela comme rien. Constamment, notre esprit classifie. Un fil par terre suffit pour délimiter un espace, deux fils font une porte. C’était la leçon des sculptures de Fred Sandback. La plus grande des œuvres exposées ici (S’installer, 2005) en est clairement tributaire. Le pur regard esthétique, réservé à l’art, est un mythe, ou au moins une abstraction.
2. Comme Ludwig Wittgenstein l’a montré, il n’y a pas de langage privé. Si je ne peux guère penser, je ne peux pas (d’)écrire sans les catégories partagées avec ma communauté. Mais je peux introduire de nouveaux termes si je me sers des termes existants pour le faire. En un sens, Nathalie Elemento fait la même chose, mais en termes d’objets. Elle vient nous chercher sur un terrain familier pour nous entraîner ailleurs. Elle utilise des matériaux et des formes connues, mais pour faire quelque chose qui diffère de ce qu’on connaît. Ce geste est analogue à l’usage du terme «Décorum» en français.

Ces objets-là évoquent des produits industriels, certes, mais ils restent artisanaux. Est-ce une faiblesse que l’on voit parfois dans les détails de leur facture? Même lorsque ces objets proposent clairement un usage, ils n’optimisent guère l’espace. Le design d’Elemento s’oppose à celui des producteurs des meubles prêt-à-porter qui cherchent généralement un maximum de valeur pratique pour un minimum d’espace consommé — parce que c’est cela dont leurs acheteurs ont besoin.

Peut-être aurait-il suffi de dire que ce que Nathalie Elemento fait est de l’art? Mais encore: on n’aurait pas dit grand chose. Et puis, un interrupteur immense allume et éteint en effet les lumières de la galerie Papillon.
Ce qui est intéressant, c’est que ces œuvres d’art sont si proches d’autre chose qu’on pourrait (presque) s’y méprendre. A quel univers appartiennent-ils alors? Nathalie Elemento propose une clef de lecture. L’une des œuvres est, par la nostalgie de son matériel et de sa forme, différente des autres objets exposées ici: deux chaises en bois, ni laquées ni peintes. Leur forme est ornementalement ancienne (Démodèles, 2005).
Il faut regarder de près pour voir que ce ne sont pas deux chaises, mais quatre. A un pied de chacune des grandes est accroché une petite chaise, de forme identique, mais minuscule. Pour qui sont-elles, ces chaises-là? Quels sont les êtres légers qui pourraient y prendre place?
Si on commence à chercher une réponse pour cette question, on se voit d’emblée catapulté dans un univers très particulier, celui des contes de fées. Et la perception des autres œuvres, qui montrent des formes et des matériaux plus typiquement de notre temps peuvent se transformer.

Les titres nous incitent à aller dans ce sens. Les interrupteurs immenses de couleurs vives et variés s’appellent Les Sept Nains (2006). L’interrupteur actif est Blanche Neige (2006). Cendrillon (2005) est aussi au rendez-vous.
Un cadre en bois dont un coin diffère des trois autres peut garder notre tableau aimé au chaud (A bord perdu, 2005) — ou rester vide, pour recevoir les images changeantes que nous voulons y projeter. Une interprétation esthétique des objets qui dégagent de la chaleur peut y trouver une tension intéressante entre forme ou matériau et qualité tactile. Un objet angulaire et des matériaux plutôt froids sont ici humainement chauds. Le cactus vient inciter à ce qu’on le touche — cela est piquant.
Mais une lecture moins bienveillante pourrait y voir une concession à l’utilité si chère au bourgeois, d’autant plus que la chaleur du cactus est parfaitement réglable («Et en plus, Madame, ça chauffe !»)

S’installer (2005) est le nom d’une installation qui nous invite à rentrer par une grande ou — si nous sommes vraiment très petits — une petite porte. Elle devient ainsi — comme les quatre chaises — un lieu de rencontres entre un monde réel et un monde imaginaire.
Sous le poids de la culture (2004) est le nom d’une commode qui se plie sous le poids d’un livre ou qui l’accommode, comme le suggère le mince écrit qui y est posé. En anglais, on parle de breach of decorum, d’une cassure de la convenance.
Et c’est bien cela, l’élément qui lie les œuvres du «Decorum» de Nathalie Elemento. Elle s’appuie sur la convenance, mais elle la casse pour ouvrir des portes vers autre chose. Porte et cassure, réalité et conte de fée se retrouvent alors dans l’œil du spectateur.

English translation : Margot Ross
Traducciòn española : Santiago Borja

Nathalie Elemento
Sous le poids de la culture, 2004. Bois de hêtre. 60,5 x 118 cm.
En secret, 2005. Bois. 110 x 140 cm.
S’installer, 2005. Radiateur. 250 x 261 x 170 cm.
Démodèles, 2005. Bois.
Familiarité, 2005. Radiateur. 78,5 x 78 cm.
Blanche Neige et les Sept Nains, 2006. Bois peint, système électrique intégré.
Le Banquet, série «Fond en commun», 2000-2004. Bois de hêtre plaque. 300 x 400 x 73 cm.
Angle mort, 2005. Radiateur. 86 x 78 cm.
Conjonction, 2005. Radiateur. 73 x 56 cm.
Cendrillon, 2005. Radiateur. 102 x 57 cm.
Blanche Neige, série «Kasimirs», 2006. Bois peint, système électrique intégré. 70 x 70 cm.
Délivré, 2005. Bois. 192 x 100 x 50 cm.
A bord perdu, 2005. 68,5 x 57 cm.
Decorum, 2005. Radiateur. 147 x 39 cm.
Conséquence, 2005. Radiateur. 90,5 x 84 cm.

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