ART | CRITIQUE

Débordement domestique

PPhilippe Godin
@02 Mai 2012

Les œuvres de Michel Blazy débordent littéralement les anciennes lignes de démarcations tracées entre les arts. Leur originalité est d’apporter un nouveau paradigme à ce type de créations processuelles. Celui du paysagiste ou du jardinier!

Après avoir exposé des caniches en mousse à raser, des murs enduis de purée mousseline, Michel Blazy nous propose d’énormes lasagnes en colle à papier peint, des «pizzas-tableaux» en polystyrène, une fontaine de bière, une vidéo minimaliste de SF et un énigmatique serpentin d’aluminium dans lequel le spectateur s’emmêle inévitablement les pieds. De quoi alimenter l’argumentaire des détracteurs de l’art contemporain!

Si les pièces impressionnent d’abord par leur dimension imposante et leur visibilité colorée, c’est aussi du côté de l’odorat et du toucher qu’elles manifestent leur présence! En ajoutant à la colle et au polystyrène des colorants alimentaires, des agents olfactifs (comme la saveur «fromage fondu» utilisée dans les fast-food), Michel Blazy donne à ses «lasagnes» un effet de «trompe-l’œil» qui aurait fait pâlir d’envie Zeuxis et ses pauvres raisins!
Car à la différence des hyperréalistes, les pièces ne sont nullement des objets inanimés, mais des œuvres bien vivantes qui peuvent effectivement attirer pigeons, fourmis, et même parfois le spectateur pressé. D’ailleurs, une vidéo (Still Alive) présente le spectacle de fourmis qui grignotent sans doute lesdits lasagnes.

En bourrant ses sculptures des mêmes produits chimiques (colorants et olfactifs) que ceux utilisés par l’industrie alimentaire, Michel Blazy dévoile la puissance de ce design alimentaire utilisé à outrance pour séduire les consommateurs. Il propose donc un questionnement sur l’apparence esthétique des œuvres à travers cette cosmétique des objets de consommation. Si les œuvres sont riches en références, elles ne sont pas, pour autant, une énième version des vanités contemporaines qui feraient signe vers l’actualité de la malbouffe.

Depuis toujours Michel Blazy questionne une matériologie du vivant contenue dans les produits de notre environnement domestique. Il en dévoile une puissance de débordement sensible à la fois étrange et inquiétante, parfois ludique ou écœurante! Pour cela, il est devenu expert en matériaux périssables, putrescibles! La plupart de ses ingrédients sont empruntés à l’industrie alimentaire et domestique. Il travaille avec le vivant (végétal, animal) et avec des matériaux non solides (collant, liquide, mousseux). En composant avec ces matériaux vivants qui sont déjà manufacturés et adaptés aux fonctions domestiques, il questionne donc une nature «humaine, trop humaine»!
Tout l’art de Michel Blazy consiste à dérégler cette nature par d’infimes aléas ou par de légères contaminations exogènes (intrusions d’insectes ou de souris; allongement de durée, augmentation de chaleur ou d’humidité, etc.). Au-delà de leur date de péremption, les objets familiers sont pris dans un processus inorganique qui les entraîne dans un mouvement inexorable vers l’informe, le morbide, et parfois le sublime.
De fait, les pizzas et lasagnes s’émiettent et se fissurent lentement. C’est tout un minimalisme esthétique qui met en scène «un matériau qui s’échappe», héritier de Duchamp et son refus de tout contrôler pour «laisser, laisser faire…»

On est donc loin des «colères» monumentales d’Armand à l’égard du système des objets ou du Process Art qui revendiquait pourtant la non-retenue des gestes et des techniques. Ici, pas de spontanéisme dionysiaque (le «Splashing» de Richard Serra), mais un bricolage répétitif et patient, semblable aux protocoles des rituels d’une cérémonie de thé. Pas la moindre révolte ou cruauté, non plus; mais un petit théâtre de la crudité!

Les installations de Michel Blazy font du spectateur le témoin (fasciné ou dégoûté) d’un cinéma de la vitalité minuscule. Ce minimum gestuel suffit, bien souvent, à faire basculer tout l’environnement dans une suite infernale. Un drame minimaliste! On est proche de l’univers de la SF filmé par Cronenberg où le désir de métamorphose échappe à l’artiste, par un aléa, une mouche, etc. Et, la métamorphose n’est plus celle de la vie mais le mouvement inexorable vers la mort et la monstruosité comme dans la vidéo (Still Alive)!
Ce n’est pas une esthétique de l’explosivité ou du choc, mais de la dilatation et de la prolifération inquiétante. Pas de vélocité, mais un éloge de la Ralentie chère à Henri Michaux.
On comprend alors que ces pizzas et lasagnes ne symbolisent pas seulement le mauvais goût d’une consommation peu soucieuse du «contenu» (culinaire et esthétique), mais renvoient aussi à son côté «fast» food! Face à un consumérisme speed, l’artiste invite à prendre le tempo lent d’un escargot!

Trace brillante, est un long ruban d’aluminium serpentant tout le long de la galerie qui s’enroule dans un enchevêtrement sans fin. Il poursuit cette image du Ver en aluminium exposé dans Jour de fête au Centre Pompidou en 2000. Cette trace énigmatique d’un escargot est comme l’invitation secrète à convertir notre regard, pour ne pas se laisser prendre à l’illusion de ce que nous voyons.

Avec Fontaine, Michel Blazy poursuit son expérimentation des matières mousseuses. Par nature débordante, éthérée, éphémère et fragile, cette matière renaît pourtant tous les soirs à 6 heures. La bouteille de bière est ré-ouverte et déverse immanquablement sa mousse telle une petite fontaine dérisoire, mais fidèle!
Formes minimales de l’eucharistie et du sublime, les œuvres de Michel Blazy ne cessent de mourir et de renaître au gré des expositions. Le vivant ne se conçoit pas sans ces deux types de métamorphoses: entropie et néguentropie. Prises dans un mouvement permanent de poussée interne et de dégénérescence, les œuvres en se décomposant, révèlent alors une richesse de formes et de textures tout à la fois surprenante et inquiétante. Elles deviennent alors une ode à la texture des matières-détritus.

Avec le temps les pizzas s’altèrent, s’émiettent, se craquellent, se fendent et laissent entrevoir l’informe et la charogne au cœur du comestible. C’est un hymne insolent à la vie parasite et malodorante. Une réplique plastique des Chants de Maldoror.
Cet éloge de la décomposition n’est pas sans rappeler, en effet, l’univers de Lautréamont et sa fascination pour tout ce qui grouille, pour le visqueux, le larvaire et le glauque, comme cette prolifération d’insectes ou ces passages d’escargots!
Bien plus, laissées à elles-mêmes, les matières développent inexorablement d’étranges pathologies. Des qualités de textures insoupçonnées se manifestent par des excroissances douteuses! On assiste alors à une véritable dermatologie esthétique de ces matières: avec leurs dessiccations, leurs craquellements, leurs moisissures, etc.

Sous l’effet du temps l’épaisse texture et la consistance opaque des lasagnes se délitent comme de petits chefs d’œuvres en péril. L’œuvre semble se comporter comme une matière intelligente qui se régénérerait d’elle-même; un peu à l’image de la peau. Les créations manifestent leur capacité de s’autoproduire en réagissant à leur environnement. De fait, les pièces s’auto-engendrent de façon réelle et symbolique. Les surfaces des pizzas et des lasagnes deviennent semblables à des lambeaux de chair qui porterait la trace dont ne sait quel drame. Epidermes instables et imprévisibles quant à leur mutations possibles, elles prennent une diversité d’aspect: dessiccation, germination, pourriture, décomposition, etc. Des peaux de pachydermes, instables, croustillants, monstrueux, abjects, écœurants!

C’est aussi tout une esthétique du «mousseux» et du baveux qui se met aussi en place avec la bière et l’escargot invisible. Avec ses déterminations peu ragoûtantes (collantes, visqueuses, gluantes, baveuses, spongieuse, liquides), et ses mictions, ses traces, ses lambeaux, ses serpentins, les œuvres sont comme des corps sans organes en perpétuel devenir.
Ces créations entêtantes par leur capacité à laisser une empreinte d’odeur âcre de fermentation, de putréfaction qui convoquent donc la totalité des sens et doivent être perçues optiquement, olfactivement, tactilement (le moite, l’humide, le mou, le visqueux), avec les mains, le nez, les pieds.

Faites à partir de matière vivante, ces pièces posent la question de leur conservation, de leur transmission et de leur représentation. Elles débordent nécessairement le cadre institutionnel de leur conservation. L’artiste réalise donc pour toute ces créations un mode d’emploi pour que le collectionneur ou l’institution puisse «prendre soin» de l’œuvre comme on conserve une plante.
Ainsi, la création retrouve cette capacité d’autopoïesis; et reconquiert une forme d’éternité en échappant ainsi à son inexorable putréfaction. Véritable phénix qui renait de ses cendres!
L’œuvre est donc acquise sous la forme d’un certificat conceptuel aux allures de recette. En l’occurrence une vidéo-mode d’emploi qui détaille les étapes de sa production. Cette processualité permet à l’acquéreur de la refaire à son goût. Car, la pièce n’a pas de dimension préétablie, comme une recette qui peut être faite pour deux ou quatre personnes. L’art devient semblable à une pratique culinaire ou proche du jardinage. Chacun peut devenir un artiste en herbe; et cultiver la mémoire de cette expérience esthétique en la refaisant.

La bonne réception esthétique ne consiste pas à absorber béatement des signes. Michel Blazy se sert du modèle jardinier; comme de Sol Lewitt qui empruntait au modèle musical l’idée d’une véritable partition permettant de refaire ses Wall Drawings; comme Mona Hatoum qui importe de l’architecture ses plans que l’on peut (ré)exécuter.
L’œuvre préexiste à l’état virtuel, en tant que germe-concept, latent sur le papier ou dans l’atelier-jardin de l’artiste. Michel Blazy se sert donc d’un paradigme paysagiste, pour passer du régime des œuvres-objets à celui des œuvres processuelles.

Œuvres
— Michel Blazy, Marguerite, 2012. Colle papier peint, polystyrène extrudé, eau, colorants alimentaires, arômes artificiels saveurs pizzas fromage fondu. 122 x 122x 8 cm
— Michel Blazy, Lasagne al forno, 2012. Colle papier peint, polystyrène extrudé, eau, colorants alimentaires, arômes artificiels saveurs pizzas fromage fondu. 30 x 117x 63 cm
— Michel Blazy, Suprême Chesse, 2012. Colle papier peint, polystyrène extrudé, eau, colorants alimentaires, arômes artificiels saveurs pizzas fromage fondu. 64 x 124x 63 cm
— Michel Blazy, Une part de lasagne al forno à emporter, 2012. Colle papier peint, polystyrène extrudé, eau, colorants alimentaires, arômes artificiels saveurs pizzas fromage fondu. 26 x 65 x 43 cm
— Michel Blazy, Surprise blanche, 2012. Colle papier peint, polystyrène extrudé, eau, sans colorant alimentaire, sans arôme artificiel. 40 x 60 x 13 cm
— Michel Blazy, Fontaine, 2012. Bière en bouteille, socle en bois. 18,5 x 6 cm 110 x 20,5 x 20 cm
— Michel Blazy, Still Alive, 2012. Vidéo couleur et sonore. 3 min 22 sec.
— Michel Blazy, Trace brillante, 2012. Papier aluminium, bois. Dimensions variables

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