PHOTO

Dearest

Une installation qui, par une expérience de perception éclatée, de dislocation interne, nous fait découvrir un monde chaotique, morcelé, fragmenté. En référence à la crise vécue par les Basques tiraillés entre la défense de leur identité basque et le refus de la violence.

Avec Dearest exposée à la galerie Nathalie Obadia, l’artiste basque Txamin Badiola poursuit son questionnement de la complexité du monde. Cette installation carrée, de quelque deux mètres sur deux, entourée de panneaux de bois, présente une cohérence visuelle externe. Pourtant un bruit de boulier inquiétant et deux voix aux discours répétitifs poussent le spectateur à passer la tête dans cette camera obscura. Là, tout change.
C’est bien à une expérience de perception éclatée, de dislocation interne, que l’artiste nous invite. Des coins inaperçus, des panneaux favorisant l’occultation, un drapeau basque accroché au centre, la photographie d’un visage aux yeux fermés sur lequel est écrit «I decline» et faisant face à une autre photographie sombre représentant une scène d’émeute et réclamant «plus de lumière».

Txamin Badiola nous fait découvrir un monde chaotique, morcelé, fragmenté et aux points de vue divers. Il parvient ainsi à transcrire des significations par la co-présence des divers médiums employés qui projettent un sens difracté. Les articulations internes construisent autant de questionnements et de contradictions qui se croisent dans ce huis clos. Son architecture devient narrative.

Les formes de structuration se muent en énonciation et en une construction polémique dont les référents culturels sont parfaitement lisibles : l’intention de l’artiste se retrouve dans la contextualisation de la crise vécue par les Basques, une crise de conscience de tout être humain tiraillé par des tendances contraires. Comment vivre son identité basque tout en n’adhérant pas à la violence de l’ETA qui se présente comme mouvement défendant la cause basque ?

Les constructions de Txamin Badiola sont de fait des carrés sémiotiques matérialisés où s’établissent des relations de contrariété, mais fondées sur la base d’une identité partielle. L’artiste crée un axe sémantique qui implique simultanément solidarité et opposition de termes contraires. Les voix-off répètent des formules obsessionnelles, empreintes de contradiction : le «I accept» exprime le refus ; «preferia (no hacerta)»: la phrase commence par le «je préférerai» et se conclut en un «pas le faire».

Nous retrouvons là l’affirmation négative de la contradictio, chère aux sémiologues. Celle-ci justifie pleinement le titre de l’installation. Badiola déclarait lui-même, dans un entretien : «Dearest se réfère à quelqu’un de très aimé ou à quelque chose de très proche. Mais ce quelqu’un et ce quelque chose peuvent aussi devenir leurs contraires: détestables, que ce soit une ville, une personne, un pays ou soi-même».

Il n’y a nullement exclusion, mais simultanéité grâce à une structuration binaire orale et visuelle. Cette mise en scène polysémique est propre à toute représentation du réel chez Badiola. Il résume ainsi son activité artistique : «Collecter des signes, des images graphiques, des discours, des sensations spatiales et des mots, et j’attends qu’une friction survienne, qui construira une relation nécessaire entre tous ces signes».

Cette friction s’est produite dans Dearest. Elle dénote, comme dans bien d’autres œuvres, le fond de tristesse, de mélancolie désabusée et d’absence de satisfaction qui anime Badiola. Mais, si une œuvre doit être une provocation, un catalyseur, selon lui, c’est au spectateur de faire une partie du travail, de créer ses outils et d’accomplir un acte créatif pour apporter son sens et démêler l’écheveau de contradictions du monde décrit par l’artiste.

Un triptyque et un diptyque photographiques complètent l’exposition, montrant un autre aspect de la création de Badiola : mouvement figé, dynamique bloquée par un cadrage de plus en plus serré sur un homme arborant un pull-over rouge sur lequel est imprimé «Yes» que l’arrêt sur image et la réduction du champ traduisent en «No». Le choix de la focalisation crée ainsi une tension formelle et physique et, par suite, une dimension émotionnelle.

Txomin Badiola :
Dearest, 2002. Installation : technique mixte. 322 x 380 x 250 cm.
Untitled, 2002. Ensemble de 9 photos couleur. 100,50 x 80,50 cm chaque.