ART | EXPO

De l’ombre des idées

19 Sep - 08 Nov 2014
Vernissage le 19 Sep 2014

Les images d’Aurélien Froment prennent acte de l’ambiguïté du monde, de nos tentatives désespérées de le connaître. Il questionne la nature de tout langage et la façon dont il permet de nous représenter le monde. Endossant tour à tour le rôle du photographe et du projectionniste, Aurélien Froment aborde le langage parlé, mais aussi le langage des images et du cinéma.

Aurélien Froment
De l’ombre des idées

Le titre de l’exposition d’Aurélien Froment «De l’Ombre des idées» reprend les propos de Giordano Bruno: «De même que les idées sont les formes essentielles des choses, et que tout est formé selon elles, de même nous devons former en nous les ombres des idées», cités dans le film montré à la galerie, Camillo’s Idea. L’analogie avec la pensée de Platon, à travers l’emploi du rapport entre les idées et l’ombre de la caverne dans laquelle nous résidons, inscrit les propos de Giordano Bruno dans une tradition humaniste, propre à la Renaissance. Il serait aisé de lire dans le travail d’Aurélien Froment, une apologie de ce moment si particulier de l’histoire de l’Occident, où les artistes étaient des scientifiques et les scientifiques des artistes, où l’étude d’une belle forme était aussi celle d’une forme rationnelle.

Lorsque l’on parcourt du regard les images réalisées par Aurélien Froment à Arcosanti, projet de cité et laboratoire urbain, réalisé par Paolo Soleri dans le désert d’Arizona dans les années 70, encore inachevé, on ne voit pourtant pas ce à quoi l’on s’attend, c’est-à-dire la révérence d’un artiste contemporain à un maître de l’architecture utopique. On fait plutôt face à des images du quotidien des résidents qui ont choisi Arcosanti comme lieu de vie. Ces images ne sont pas facilement lisibles: elles évitent la nostalgie, l’apologie, la révérence et le discours. Elles procèdent au contraire d’une certaine opacité qui fait tout l’intérêt du travail d’Aurélien Froment.

Car dans la citation de Giordano Bruno, c’est plutôt l’ombre qui retient notre attention. Les ombres des idées évoquées peuvent être bien sûr leurs manifestations dans la caverne platonicienne, que les hommes prennent pour la Vérité. Il exprime cependant dans cette phrase une certaine affection pour ces ombres: elles ne sont pas à laisser de côté comme Platon le souhaitait, pour préférer la lumière, la vérité. Elles sont à la base d’un système de pensée, celui que Giulio Camillo met au point dans son théâtre de la mémoire, pour accéder à une connaissance infinie.

Au lecteur contemporain, l’ombre évoque aussi immanquablement celle dont Junichiro Tanizaki fait l’éloge, à laquelle nous pouvons porter de l’affection, une ombre qui peut être le signe d’un renversement des valeurs de la modernité occidentale. Le projet humaniste, à travers Giulio Camillo ou Giordano Bruno, n’est pas qu’un projet de lumière. Celui d’Arcosanti, n’est pas l’apologie d’un modernisme lumineux au beau milieu du désert. Il s’agit d’y faire naître l’ombre, d’y modeler la terre pour en faire ces cloches caractéristiques, vendues pour financer en partie la construction du projet.

Le travail d’ombre et de lumière, qui est celui du photographe et du projectionniste, deux rôles qu’Aurélien Froment épouse tour à tour, est au cœur de l’exposition. La nature de ces techniques qui visent à trouver le parfait contraste, semble redoublée par les images de la série réalisée à Arcosanti, et par les propos du personnage de Camillo’s Idea, dont la précision ne permet cependant pas d’obtenir une image mentale nette de ce que pouvait être pratiquement le théâtre de la mémoire évoqué.

Il n’y a pas à proprement parler, chez Aurélien Froment, de medium et de sujet, comme l’on distingue l’objet représenté et le fond en peinture. C’est une œuvre qui échappe à cette binarité, et qui refuse ainsi la clarté que la modernité occidentale se donne comme valeur. Il y a chez lui une œuvre, unique et bizarre, à la forme et au sujet toujours changeants, qui oblige sans cesse à se questionner sur la nature de tout langage (le langage parlé, mais aussi le langage cinématographique, et celui des images) et la façon dont il permet de nous représenter le monde.

Les images d’Aurélien Froment ne «montrent» pas beaucoup, elles «démontrent» encore moins quoi que ce soit. Elles prennent acte de l’ambiguïté du monde, de nos tentatives désespérées et poétiques de le connaître en entier et relèvent, métaphoriquement, par l’image photographique, l’ombre au tableau: les difficultés de Giulio Camillo à s’exprimer à l’oral, l’impossibilité de suivre l’explication d’une méthode mnémo-technique, le désir de l’humain d’atteindre l’infini et son impuissance congénitale.