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De la représentation à l’action

PBarbara Le Maître
@12 Jan 2008

Des œuvres d’artistes sud-américains traitant du corps. Le corps-machine, le corps contrôlé et représenté, le corps désirant, le corps résistant et agissant.

La question du corps est sans conteste une vieille, grande et inépuisable question, notamment posée en théologie, en anthropologie, en psychanalyse, en biologie ou encore en art, mais selon des procédures différentes — à la fois au niveau des instruments d’investigation mobilisés et à celui des élaborations, discursives ou plastiques, engendrées dans la foulée. Question nécessaire, sans cesse reprise et reconsidérée. Question première, aussi, au sens où elle semble constituer aujourd’hui le point de commencement et jusqu’au référent privilégié de toute méditation… Au passage, à peu près en même temps que l’exposition présentée au Plateau, « Les univers du corps » du professeur Von Hagens continuent à circuler un peu partout dans le monde (Mannheim, Tokyo, Berlin, Bruxelles, Londres, etc.)

Qu’est-ce qui, du corps, trouve ici à se redéfinir ou, en tout cas, à se dévoiler et à s’exposer ? D’abord, sa mécanique : l’installation de multiples petits blocs de pâte à modeler de Charlotte von Poehl est réalisée — nous dit-on — grâce à une dépense d’énergie à hauteur de 4000 newtons. Geste simple dont l’enjeu consiste, selon toute apparence, à rendre visible l’énergie corporelle en inventant un système chromatique et surtout géométrique susceptible de la quantifier. Producteur et consommateur d’énergie, le corps devient à l’occasion le lieu d’une dépense énergétique peu conventionnelle…
Le court film réalisé par Juan Fernando Herran en témoigne, au moyen d’un détournement ironique de notre petite usine corporelle : un homme ingurgite, mastique lentement quelques poignées d’herbe, avant de les régurgiter sous la forme d’un jus et d’une boulette compacte de couleur verte — par où l’on constate que l’homme est, sur certains points, fort inférieur à la vache, laquelle parvient, à partir de la même matière première et d’une force de mastication peu ou prou comparable, à faire du lait…

La série de timbres humides de Fabrice Gygi nous engage dans une perspective moins drôle. En dépit de leur dimension surréaliste — objets en situation de décalage contextuel : usage annulé —, les divers tampons exposés (matrice plus empreinte) renvoient souvent à des procédures d’expertise, sortes de décrets sur nos corps, nos actes, nos objets, toutes choses ordinaires et discrètes qui n’en relèvent pas moins d’un double régime d’examen et de prescription : « Vaccination Obligatoire », « Contrenature », « Décédé. Prière de retourner à l’expéditeur »…
L’un des tampons semble référer au passage en douane : à cela, répond la performance de Wilson Diaz, qui transforme son propre corps en véhicule provisoire de produits illicites — une quarantaine de graines de coca sont avalées au moment de prendre l’avion, rejetées et mises à germer à l’arrivée, en terre interdite.

La réponse de la « machine organique et pensante » à la machine, autrement immense, de son organisation et de son contrôle peut prendre une tournure extrême. Au cours du cinquième Festival de Performance de Cali, Pierre Pinoncelli se mutile en sectionnant, à la hache, deux phalanges de l’un de ses auriculaires. Intitulée Un doigt pour Ingrid (il s’agit d’Ingrid Bettencourt), la performance proteste contre l’enlèvement — la torture ? le meurtre ? — d’un corps politiquement opposé. Au bout du compte, le constat le plus troublant est certainement celui assumé par ce geste lucide : lorsque le corps entend devenir l’instrument d’une protestation politique, c’est au prix de son organicité.

Pablo Leon de la Barra
Chambre d’ado, 2002. Installation. 5,50 x 11,50 m.

Johanna Calle
Preparatoria, 2001-2002. Technique mixte. 110 x 180 cm.

Wilson Diaz
Vientre, 1999-2000. Documents et photos de performance.

Fabrice Gygi
Private stamps, 1991-1999. 13 timbres humides.

Juan Fernando Herran
Sans Titre (Grass pieces), 1993. Performance enregistrée.

Manuel Jaramillo
Corps sonore, 2002. CD de 5 titres (34’) diffusé dans l’installation Chambre d’ado.

Elke Krystufek

L’arena di Milano, 2001. Installation : peinture, vidéo, photographies.

Ma. Angelica Medina
Avant/Après, 2002. Photos.

Jade Lindgaard
Multiples/Papers, 2002. Sélection de magazines pour l’installation Chambre d’ado.

Groupe Helena Producciones
Festival de Performance de Cali, 1997-2002. Vidéo, diapos, photos.

Charlotte von Poehl
4000 Newton, 2002. Installation : pâte à modeler, lumière artificielle.

Giovanni Vargas
Craft, 1999-2000. 6 dessins en poils de chien.