ART | CRITIQUE

De Koning: Espace-Couleurs

PJérôme Gulon
@23 Mar 2015

Le travail in situ de Krijn de Koning, ancien élève de Daniel Buren, s’inscrit d’habitude dans des lieux grandioses, à l’architecture complexe, mais s’ancre ici dans un simple «white cube». Alors, comment insuffler un peu de dynamisme, de créativité et de vie à un lieu relativement neutre, situé dans un recoin enclavé du Centquatre?

Réalisant des installations in situ dans des espaces souvent complexes ou monumentaux, comme le Musée des Beaux-Arts de Nantes ou même une église à Amsterdam, on s’attendait à ce que Krijn de Koning bâtisse une œuvre grandiose dans l’enceinte du Centquatre. D’ailleurs, on aurait très bien pu penser que sa proposition se déploierait sous la grande nef, investissant ainsi l’un des sites incontournables du Centquatre. Mais force est de constater que Krijn de Koning se fait plutôt discret ici. Son exposition «Espace-Couleurs» se retrouve en effet rétrogradée dans un recoin du Centquatre, sorte d’angle mort situé justement entre la grande nef et la sortie de la rue d’Aubervilliers.

Voilà donc une première surprise, presque une déception. Mais une œuvre ne se juge pas tant sur sa monumentalité intrinsèque ou son échelle grandiloquente, que sur la force de sa proposition. Elève de Daniel Buren dans les années 1990, Krijn de Koning inscrit donc son travail dans le sillage du maître et relie neuf œuvres in situ, dont l’une des particularités consiste à connecter les espaces extérieur et intérieur du Centquatre. Effectivement, un module multicolore nous attend dans la cour, greffé au bâtiment, troué de nombreuses fenêtres, portes et arches, formant des couloirs étroits dans lesquels on se faufile. Krijn de Koning déroge ici à ses habitudes monochromes en offrant un bouquet de couleurs chaleureux et festif, à l’image du Centquatre, lieu associatif à la réputation jeune et dynamique.

Mais à mesure que l’on avance dans les allées de cette structure bariolée, la luminosité s’assombrit. On arrive alors sous un hall qui nous mène dans la salle d’exposition à proprement parler. Les poutres multicolores du premier module se prolongent donc jusque dans l’entrée du bâtiment, et cèdent aussitôt le pas à l’installation centrale d’«Espace-Couleurs». On pénètre dans l’enceinte d’un grand cube rouge uni qui s’aligne sur les dimensions de cette salle rectangulaire complètement neutre, habituellement destinée à accueillir un pan d’exposition ou à servir de plateau de spectacle. Ainsi, tandis que le travail de Krijn de Koning s’inscrit la plupart du temps dans des lieux à l’architecture complexe, il s’ancre ici dans un simple «white cube». Alors, comment lui insuffler un peu de dynamisme, de créativité et de vie?

«Espace-Couleurs» se pense comme un territoire à explorer, comme un village miniature. Une grande sculpture moderniste rouge trône sur notre gauche. Une cabane parée de vitraux se tient sur notre droite. Un immense mur coupe l’espace central en diagonale, et une maquette de maison, un socle ou une poutre faisant office de banc apparaissent çà et là. En fait, la combinaison de ces éléments permet à Krijn de Koning de décliner son exposition selon différentes échelles ou points de vue.

La sculpture rouge joue plutôt sur le registre du monumental, alors que l’on découvre, en contournant les remparts du village, et en se situant désormais à l’extérieur du cube, que l’on peut aussi se lover dans le creux de cette sculpture, comme s’il s’agissait d’une grotte ou d’un abri de fortune.

La cabane fonctionne quant à elle comme une habitation à échelle humaine, ou plus exactement comme un atelier. Les motifs de ses vitraux nous renvoient vers les avant-gardes et l’abstraction de Mondrian. Une porte, un porte-manteau et un sol en parquet évoquent un univers pour le moins familier. Mais on trouve aussi dans l’atelier tout un ensemble de modules colorés que l’on peut manipuler afin de créer des maquettes ou des constructions miniatures.

Au-delà de leur dimension participative, ces modules rappellent donc la dernière exposition de Daniel Buren au MAMC de Strasbourg, intitulée «Comme un jeu d’enfants», où l’on rencontrait le même type d’objet et les mêmes références à un art plus ludique qu’intellectualiste. Les modules apparaissent enfin comme les modèles réduits des sculptures ou des installations in situ de Krijn de Koning, à l’instar de la maquette de maison que l’on retrouve un peu plus loin dans l’exposition, et dans laquelle on est invité à pénétrer en passant par une sorte de passage secret évoquant encore les jeux d’enfants ou le conte d’Alice. Un nouveau changement de point de vue s’opère ici puisque l’on se retrouve à l’intérieur même de la maquette, dans un monde de dinette ou de poupée, et que l’on en découvre l’architecture interne, c’est-à-dire les pièces ou les escaliers constituant cette maison, et que l’on ne pouvait apercevoir depuis l’extérieur.

Le grand mur rouge barrant l’espace central s’avère être un escalier extrêmement étroit nous menant à un observatoire. On y contemple l’ensemble de l’exposition. L’observatoire offre donc un point de vue global ou synoptique sur le travail de Krijn de Koning, et nous permet de mieux cerner l’articulation entre les différents modules, sculptures et espaces de l’exposition. Le mur, qui obstrue au départ l’espace principal de l’exposition, se révèle finalement comme un mirador ouvrant les perspectives, surplombant l’espace, avec une vue en plongée panoramique. Le mirador attire finalement notre attention sur un site resté jusque-là inexploré, aux tonalités bleues et vertes plus froides et moins avenantes que le cube rouge.

Ce dernier espace, plus enclavé, nous mène vers la pénombre angoissante d’un labyrinthe. On avance à tâtons dans les couloirs qui s’enroulent comme une spirale. Tout repère visuel se dérobe. Seuls restent le toucher pour longer les parois des couloirs, ou l’ouïe lorsque l’on entend le plancher grincer sous nos pas. Notre silhouette surgit au détour d’un mur et arrache un cri de surprise à une visiteuse qui ne nous avait pas vus venir. Car dans le labyrinthe, on joue à se perdre et à se faire peur.

Pourtant, la dimension ludique de l’exposition n’est pas toujours évidente à activer. «Espace-Couleurs» nous paraît trop enclavée, comme exclue des activités du Centquatre, et coupée de la dimension socio-culturelle qui anime le lieu — tout œuvre dite in situ devant prendre en compte les caractéristiques du lieu d’origine dans lequel elle se déploie. Sans affirmer que l’œuvre de Krijn de Koning aurait dû se penser comme une vulgaire attraction, ou comme un pur moment de distraction, d’amusement, on a l’impression qu’«Espace-Couleurs» est plutôt un havre de paix, un moment de répit, loin de l’effervescence du Centquatre.

De plus, la dimension interactive d’«Espace-Couleurs» ne nous semble pas si développée que cela, comme si elle se limitait à un cheminement ou à une déambulation dans le cube et ses recoins. Le lieu choisi était-il finalement trop neutre et difficile à mettre en valeur, alors que Krijn de Koning serait plutôt enclin à fonctionner dans le sens inverse, à savoir atténuer et remodeler des espaces grandioses, complexes? Mettre en exergue les particularités architecturales ou les spécificités picturales de ce «white cube», anciennes pompes funèbres bâties par la mairie de Paris au début du XXe siècle, relevait-il finalement de l’impossible? On n’a guère l’impression, en tout cas, que ce travail in situ révèle des aspects peu visibles ou originaux d’un lieu qui, finalement, ne servirait que de réceptacle à un ensemble de modules se contentant de dialoguer uniquement entre eux.