PHOTO

David LaChapelle

PNicolas Villodre
@24 Fév 2009

Les œuvres de David LaChapelle sont construites selon des angles les plus variés, des teintes saturées, en accumulant des strates de signes et de signifiants qui rendent ses images polysémiques, énigmatiques et, en fin de compte, anachroniques.

C’est donc à la Monnaie de Paris, lieu étatique s’il en est, mais en même temps commercial (qui achète et vend des monnaies métalliques courantes, des pièces de collection, des médailles et décorations, des fontes d’art, des bijoux et autres Rolex), dont une partie des espaces a été privatisée, concédée, louée, le temps que nous revienne la belle saison, à des organisateurs en événementiel ou à des «producteurs» artistiques (Lin’Art, Alphaomega Art, Fred Torres Collaborations), que se tient la première rétrospective française du célèbre photographe et réalisateur américain — on a réuni pour cette occasion en or environ 200 œuvres. Rétrospective qui est, d’ores et déjà, un incontestable succès en terme d’audience.

Après des études d’art en Caroline du nord, une vie new-yorkaise où il a travaillé comme serveur au Studio 54, boîte disco qui accueillait la bohème, l’underground, le monde de l’art, de la mode et du show-business, les starlettes et les stars, les marginaux et la Jet Set, de la fin des années 70 jusqu’au début des années 80, David LaChapelle rencontra Andy Warhol qui publia en 1982 ses premiers nus photographiques dans son magazine Interview. Un autre date-clé de l’artiste semble avoir été le soutien inconditionnel de l’éditeur encyclopédiste et mécène, au sens florentin du terme, Benedikt Taschen qui, à partir de 1996, décida de publier tout son œuvre.

La rétrospective parisienne donne une idée précise de l’évolution formelle et thématique de David LaChapelle. On peut y repérer une première période à base d’illustrations destinées à des magazines de mode (Interview, Details, Vanity Fair, The Face, Vogue, Rolling Stone) qui sont, il faut bien l’avouer, passe-partout — ni vraiment dérangeantes ni audacieuses du point de vue artistique.

Suit une série de portraits, disons «people», relativement pervers, avec une recherche de mise en scène sortant de l’ordinaire. On dit «relativement», parce que, contrairement à d’autres, à commencer par Andy Warhol, Kenneth Anger, Robert Mapplethorpe, Helmut Newton, Pierre et Gilles, etc., il nous semble que David LaChapelle n’est jamais scabreux, morbide, sordide, ambigu. Il va droit au but, exprime ce qu’il a en tête clairement, simplement, avec des lumières crues (naturelles ou artificielles), les angles les plus variés, des teintes saturées, en accumulant des strates de signes et de signifiants qui rendent ses images polysémiques, énigmatiques et, en fin de compte, anachroniques.

Témoin de son temps, des excès en tous genres de la fine fleur et de la faune new-yorkaises, attiré par le dandysme des jeunes Noirs ou Latinos du milieu du hip-hop avec lesquels il a toujours été en empathie (voir le rappeur Kanye West transfiguré en Christ portant une couronne d’épines, et les inconnus de toutes origines sociales ou ethniques, de toutes tendance sexuelles), il lègue une empreinte des années 90 dont lui sauront gré, plus tard, les sociologues, les historiens et les ethnologues, ainsi qu’une trace dont la valeur est encore inestimable du passage de la photographie analogique à l’art numérique.

Les V.I.P. (Pamela Anderson, Paris Hilton, Britney Spears, Marilyn Manson, Hillary Clinton, Leonardo DiCaprio, Naomi Campbell, David Bowie, Tupac Shakur, Elton John, Jeff Koons, Tori Amos, Jude Law, Gael Garcia Bernal, Alicia Keys, Bjork, Cher, Elizabeth Taylor, Uma Thurman, Muhammad Ali, David Beckham, Madonna, Eminem, sans oublier sa muse, Amanda Lepore) sont ses icônes avant de devenir les figures imposées des tabloïds du monde entier.

L’importance du Surréalisme dans son travail associatif, dans sa recherche d’insolite (ses paysages sont tout aussi fantastiques, oniriques ou «métaphysiques» que ceux d’un Giorgio de Chirico auquel la Ville de Paris rend hommage en ce moment) et dans ses mises en scène est tel qu’il est à l’origine de trouvailles (trouvailles ou retrouvailles, la redite ou la citation étant la règle du jeu avec les «clichés») comme le prouve la magnifique salle consacrée aux Eveils, avec ces dormeurs debout, ces modèles, qui n’ont rien de tops, en lévitation, le regard hagard, surpris dans le sommeil profond par l’appareil indiscret (mais non voyeuriste) du photographe.

La relecture d’épisodes de l’Ancien et du Nouveau Testaments a inspiré les scénographies qui ont succédé, lesquelles sont entrecoupées, naturellement, par des travaux alimentaires. Le récit du Déluge de la Genèse pastiche Michel-Ange, le photographe rapprochant, consciemment ou non, son nom de celui de la Sixtine. Ce thème est par ailleurs associé à celui du cyclone Katrina — voir les photos de mannequins sur leur 31 posant devant des cabanes en bois saccagées qui font songer à l’attitude impassible de Buster Keaton devant la tempête de Steamboat Bill Jr, 1928.

Les photos de David LaChapelle, une fois reconnues comme collages immatériels (mais tout ce qu’il y a de plus réels, profilmiquement ou prophotographiquement parlant, en aucun cas produits à l’aide de logiciels d’image de synthèse), gardent un aspect naïf — faussement naïf, si l’on veut — qui lui donnent la fraîcheur du neuf. On a beau savoir que David LaChapelle a eu une formation artistique, qu’il connaît parfaitement l’histoire de l’art, que, ayant travaillé dans la publicité, il sait ce que piller ou recycler veut dire, on est à chaque fois épaté par le résultat plastique.

Il reconnaît lui-même la dette du Pop américain (voir les portraits du transsexuel Amanda Lepore en Marilyn, affiche de l’expo, et en Liz Taylor : Amanda as Andy Warhol’s Marilyn ; Amanda as Andy Warhol’s Liz Taylor; ses sculptures de hamburgers ou de «Oldenburgs» géants trônant au centre de l’image; ses voitures fracassées; ces chocs entre un véhicule et, apparemment, une grosse cannette de Coca…) mais prend la tangente pour être à la bonne distance de son objet. Ni dans la complaisance, ni dans la fascination.

Après avoir imaginé des campagnes publicitaires pour de très nombreuses marques, après avoir réalisé des clips pour des chanteurs à la mode, David LaChapelle a mis en scène un long métrage vraiment intéressant consacré à un mouvement de jeunes danseurs post-hip-hop, le krumping ou le klowning, qui est apparu dans les bas quartiers de Los Angeles — celui de South Central : Rize (2005).

Pour quelqu’un qui, un peu comme son éditeur Taschen, est plus iconolâtre que littéraire, David LaChapelle a développé quantité de thèmes prêterant à débat : Heaven to Hell (titre du dernier livre publié par Taschen), Meditation, Recollections in America (série de 2006 réalisée à partir de photos des années 70, prises par des Américains moyens, qui a valeur sociologique, dans laquelle l’artiste n’a pas pu s’empêcher d’introduire des éléments hétérogènes à l’aide de Photoshop), Accumulation, Destruction & Desaster, Dream Evoques Surrealism, Plastic People, Excess, Consumption (qui a le sens de consommation, de consumation et de consomption), Star System, Pop After Pop, Auguries of Innocence, on en passe et des plus mystiques.

L’effort en matière de déco a porté sur le support (très souvent, les photos les plus récentes, celles de 2008, ont été encollées, semble-t-il, en Cibachrome ou en diasec sur carton ondulé), sur le changement de format (le spectateur en prend plein la vue, ressemble littéralement au ravi de la crèche devant des compositions de près de 8 m de large sur 3 de hauteur) et sur le travail multicouche (parfois, la composition se présente sur 5 plans superposés, ce qui donne de l’épaisseur à la photo, un semblant de 3D, un peu comme ces livres pour enfants qui, une fois dépliés, se présentent en relief ; l’illusion va jusqu’à donner du mouvement à la photo avec des flammes obtenues par rétroprojection).

La critique du Spectacle ou de la Société de consommation de David LaChapelle n’est certes pas révolutionnaire, pas nouvelle, mais, tout de même, s’agissant de quelqu’un du sérail, c’est-à-dire du milieu de la pub (celui, faut-il le rappeler ? de têtes pensantes comme Séguéla), on n’y discerne  pas de regard désabusé, blasé, revenu de tout, complice, indulgent avec le système.
Sa copie du réel, un fantasme hyperréaliste, n’est pas tout à fait conforme. Tenté par le sensationnel, le garçon n’a rien d’un cynique. Sa thématique religieuse n’a pas à voir avec celle d’un Bush ou même d’un Obama, mais avec celle des artistes de la Renaissance avec lesquels David LaChapelle cherche à dialoguer — et aussi, par ses anachronismes assumés, à s’amuser.

David La Chapelle
Amanda as Andy Warhol’s Marilin, 2002
Milk Maidens, 1996
Madonna: Time Lapse Photograph Spiritual Value, 1998
Uma Thurman:Gossip, 1997
Death by Hamburger, 2001
Benedikt and Angelika Taschen: At home at Chemosphere House, 2001