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David Adamo

Le socle est symboliquement l’objet affirmant le statut artistique d’un autre. Depuis Rodin et Giacometti il est aussi «objet esthétique» en soi, puis tout simplement il s’est affirmé «œuvre d’art». Ayant retenu ces leçons, David Adamo (né en 1979 à Rochester-USA) entreprend de lui donner ici une importance, une beauté et une autonomie particulières.
Ainsi une forêt étrange s’érige à la galerie Nelson-Freeman, faite de piédestaux en cèdre grossièrement façonné. Ces représentations hélicoïdales brancusiennes, ADN ou pièces de bois creusées à l’extrême, figurent des socles sur des socles…, des socles démesurés pour de petits objets clinquants: une balle verte en mousse, un vieux klaxon en cuivre et caoutchouc, un morceau de bois à moitié turquoise et autre forme évoquant un plat sur une mosaïque noire et blanche. Contre un mur une hampe de violoncelle tout juste dégrossie émerge d’un bloc brut symbolisant l’union parfaite entre ce qui fait socle et ce qui fait sculpture.
Les œuvres semblent avoir été pratiquement achevées à la machette, par un artiste intenable, habité, obéissant à la colère d’une énergie incontrôlable, énergie créatrice confondue à l’énergie destructrice. David Adamo éprouve par là les limites de la technique car rendre le geste sauvage, c’est le rendre également contraire à l’esthétique artisanale. En détruisant illusoirement le savoir-faire, l’artiste peut enfin s’interroger sur le statut de l’objet, est-il réductible à sa fonction? à sa forme? à ses propriétés?

Et quand une barque rudimentaire de quatre mètres de long supporte en équilibre instable une poutre au coeur grignoté, l’évidence pointe: l’objet devenu œuvre d’art perd toute fonctionnalité. Au loin une batte de base-ball à moitié sculptée soutient le reste du bloc de bois dont elle aurait dû être totalement extirpée, et au sol un mât évidé sert de base à un socle portant un rouleau de scotch prêt à tomber.
Comme dans un instant figé, un geste suspendu, la perception du temps et du lieu sont ici perturbés. Des fragments s’agglutinent contre les murs comme dans l’atelier du sculpteur, souvenirs de la mise en forme brutale du cèdre. Cette mise en scène matérialise le temps de la fabrication, le temps de «faire».
Et David Adamo nous invite à un devoir de mémoire. Le passage du temps est aussi évoqué par ces marques dans la chair du bois, des stigmates rappelant la facture grossière de reliques de sites archéologiques et d’objets tribaux. Le visiteur se retrouve alors simultanément plongé dans l’intimité de l’atelier et dans le lieu d’exposition, dans la genèse et dans la finitude.
Dans Sans titre (Poème symphonique), cent métronomes dépourvus de mécanisme et encore bruts, à la fois instruments et auditeurs d’un concert imaginaire, trônent sur trois estrades. Bien qu’ayant perdu toute utilité, les métronomes évoquent toujours la musique. Forme et fonction restent donc liées au-delà des possibles. Comme ce trompe-l’oeil de tapis oriental bariolé, roulé au sol, en réalité ciselé dans le bois avec grande précision et devenu absurde, car indéroulable et donc contraire à son matériau.

Ce procédé de détourner l’objet pour en questionner le statut est répété à l’étage. Là toutes logiques s’effondrent. Reprenant le motif d’un parquet ancien, le sol normalement dur et compact est entièrement recouvert de bâtons de craies blanches. La craie si fragile se retrouve alors mise à l’épreuve dans cette situation inadaptée. Sur le mur une collection de trompe-l’œil de gommes usagées, posée sur une longue étagère, fait encore appel au processus. Les gommes qui doivent être normalement friables pour jouer leur rôle d’effaceur sont ici de petites sculptures très réalistes en argile dur et peint, totalement inutilisables pour leur fonction habituelle.

Enfin, à part, une petite sculpture crée l’étonnement: un radiateur en fonte blanc entouré de six élastiques colorés. Les rythmes horizontaux et verticaux s’y répondent tandis que les couleurs sur les fins caoutchoucs contrastent. Depuis Duchamp, il est connu qu’un objet manufacturé accède au statut d’ œuvre d’art et perde son statut initial d’objet fonctionnel par l’intervention de la main et de l’esprit d’un artiste. En plus de ce concept l’artiste convoque encore l’absurde, donnant à penser que les différentes canalisations du chauffage sont maintenues par les fils.

Le formalisme au-delà du fonctionnalisme, voilà donc à quoi travaille David Adamo. Il maltraite les objets, leur supprime toute utilité pour en faire des objets-matériaux, des objets enfin autonomes… Une variante de «L’art pour l’art» anti-utilitariste que prônait Théophile Gautier. Ainsi ses œuvres rayonnent de l’énergie sauvage gratuite que l’artiste leur a transmise dans le temps de la fabrication et par la gestuelle de la main. Une force créatrice irrépressible.